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lundi 27 février 2023

The Joy and Light Bus Company de Alexander McCall Smith

 
Vingt-deuxième rendez-vous à Gaborone, capitale du Botswana, avec Mma Ramotswe et sa célèbre agence de détective, la "Number One Ladies' Detective Agency"

Dans ce nouvel opus dont ne peuvent que se délecter tous les aficionado dont je fais partie, nous retrouvons les personnages centraux de la série avec une attention plus particulière portée sur M. J. L. B. Matekoni, mari de la détective, propriétaire-garagiste de Tlokweng Speedy Motors. Au cours d'un séminaire organisé par la chambre de commerce pour les entrepreneurs soucieux de développer leurs affaires, celui-ci retrouve T. K. Molefi, un ancien camarade d'école perdu de vue depuis bien longtemps, qui lui propose de s'associer afin de créer une nouvelle compagnie de bus. Un projet qui l'enthousiasme mais nécessitant un emprunt auprès de la banque, conditionné à une hypothèque sur le garage et ses annexes-dont les bureaux de l'agence de détective. Mma Ramotswe n'en dort plus et s'en ouvre à son amie Mma Potowski -la directrice de l'orphelinat- puis à sa collègue Mma Makutsi qui pensent comme elle : il serait très imprudent et bien risqué de se lancer dans ce type d'investissement... Alors, il faut trouver un moyen de faire capoter l'affaire tout en ménageant les sentiments de M. J. L. B. Matekoni, une résolution bien délicate à mener. 

Dans le même temps, l'agence se voit confier une mission qui va créer un cas de conscience à nos détectives. Leur nouveau client soupçonne l'infirmière qui s'occupe depuis plus de dix ans de son père âgé d'avoir manipulé le vieil homme pour hériter de sa maison. S'agit-il d'un abus de faiblesse ou d'un vrai geste de reconnaissance ? Est-ce une enquête mandatée avec sincérité ou par cupidité et comment la traiter avec probité ? 
 
Et puis, s'ajoute encore le trouble de Mma Ramotswe affectée par l'histoire d'une nouvelle pupille accueillie à l'orphelinat de Mme Potowski. C'est une petite victime d'esclavagisme moderne qui a échappé à une famille richissime et influente de la capitale agissant en toute impunité. S'il est difficile de prouver leurs malversations, peut-être y a-t-il tout de même moyen de trouver une faille qui permettrait de sauver deux autres enfants vulnérables que l'on sait tombés entre leurs griffes ?
 
Le roman ne serait bien sûr pas complet sans une apparition de Violet Sepotho, une rencontre avec Mma Ramotswe et Mma Potowski au supermarché au cours de laquelle la jeune femme qui ne manque ni d'aplomb ni de culot laissera les deux amies bien embarassées...

On peut être sûr qu'à la fin "tout est bien qui finit bien" dans cette série feel-good un peu simpliste et sans aucune prétention, pleine de bons sentiments et d'un bon sens d'un autre âge dans lequel ne manque portant pas de pointer une certaine modernité. Certains y verront même une touche de philosophie avec des sujets abordés touchant à la condition masculine, au temps qui passe, à la vie, à la conscience, etc.
Une p'tite lecture récréative pour retrouver de bons vieux amis, certains un peu obtus mais avec le cœur sur la main  ! 
22... Et je ne m'en lasse toujours pas...

Titre original : The Joy and Light Bus Company
Pas (encore) de traduction française
#22 de la série No1 Ladies' Detective Agency
Auteur : Alexander McCall Smith
Première édition : 2021

vendredi 26 novembre 2021

Près de la mer / By the Sea de Abdulrazak Gurnah

Début des années 1990.
 
À l'aéroport londonien de Gatwick, un vieil homme demande le droit d'asile au moment de son passage à l'immigration. Il voyage avec un passeport au nom de Rajab Shaaban Mahmud, mais son véritable patronyme est Saleh Omar ; comme cela lui a été conseillé, il fait croire qu'il ne parle pas anglais. Dans sa valise, quelques vêtements et une boîte d'encens qui réveille des souvenirs du passé sur la façon dont elle est entrée en sa possession lors d'une transaction avec Hussein, un marchant persan de passage à Zanzibar où il était encore un jeune marchand de meubles prospère.
 
Son dossier est pris en charge par Rachel, jeune avocate qui va chercher un interprète afin de pouvoir communiquer avec lui ; elle prend ainsi contact avec Latif Mahmud, un universitaire parlant le Kiswahili mais son intervention ne sera pas nécessaire parce que le vieil homme fini par révèler qu'il parle couramment l'anglais. Le message laissé sur le répondeur de Latif fait lui aussi renaître des souvenirs de Zanzibar, son enfance, ses parents, le séjour d'un marchand persan, Hussein, dans sa maison, la disparition soudaine de son frère Hasan et son départ sans retour. 

Les mois passent jusqu'à ce que Latif demande à Rachel de rencontrer le vieil homme. Une confrontation est nécessaire pour apaiser les fantômes du passé, combler les trous d'une histoire commune et comprendre comment l'identité du père de Latif a pu être reprise par un autre. 
 
Dans ce roman, le passé est revisité par vagues, par l'un, puis par l'autre, avant que le flux fusionne pour battre de concert. Il y a un regard d'enfant et ce qu'il a compris d'une situation d'une part, et de l'autre une vérité différente, celle d'un homme sans réelle malice qui s'est montré orgueilleux à un moment de sa vie et l'a lourdement payé. Une histoire d'argent, de maison reçue en héritage, de femme volage et d'homme trompé, de commérages, de cupidité, d'amertume, de trahisons, de haine et de vengeance... Une fresque humaine et familiale, marquée par la petitesse et la bassesse alors qu'en arrière-plan se modifie la structure du pays, de l'époque coloniale à l'indépendance et l'histoire moderne. 

Un récit riche et subtil, axé sur des personnages avec leurs joies et leurs faiblesses, dans leur quotidien fait de tous ses petits détails qui le rendent si vivant. L'ancrage dans la réalité historique est par ailleurs passionante, offrant des indices marquants sur les différentes périodes comme les relations commerciales maritimes ancestrales, les conditions bancaires discriminatoires pour l'attribution des prêts selon le groupe d'appartenance- blancs/indiens ou autochtones-, les accords universitaires avec les pays de l'est ou l'expulsion des Omaris après l'indépendance même s'ils étaient assimilés depuis plusieurs générations.
 
C'est son prix Nobel de littérature 2021 qui m'a incitée à ouvrir les livres de Abdulrazak Gurnah mais après Afterlives et cette deuxième lecture, l'auteur m'a convaincue avec ses récits profondément humains et puissamment évocateurs...Une valeur sûre, à suivre ! 
 
 Extraits du texte :
What do you think you'll find here ? (...) I know something about uprooting yourself and going to live somewhere else. I know about the hardship of being alien and poor, because that is what they went through when they came here, and I know the rewards.But my parents are Europeans, they have a right, they're part of the family. Mr Shaaban, look at yourself (...) People like you come pouring in here without any thought of the damage they cause.You don't belong here, you don't value any of the things we value, you haven't paid for them through generations, and we don't want you here.We'll make life hard for you, make you suffer indignities, perhaps even commit violence on you. Mr Shaaban, why do you want to do this ?
 
Years before, the British authorities had been good enough to pick me out of the ruck of native school-boys eager for more of their kind of education, though I don't think we all knew what it was we were eager for. It was learning (...) I think also we secretly admired the British (...) perhaps admired is too uncomplicated a way of describing what I think we felt, for it was closer to conceding to their command over our material lives, conceding in the mind as well as in concrete, succumbing to their blazing self-assurance. In their books I read unflattering accounts of my history, they seemed truer than the stories we told ourselves. I read about the diseases that tormented us, about the future that lay before us, about the world we lived in and our place in it. It was as if they had remade us, and in ways we no longer had any recourse but to accept, so complete and well-fitting was the story they told about us.

They told us about the nobility of resisting tyranny in the classroom and then applied a curfew after sunset, or sent pamphleteers for independence to prison for sedition.

Leaving. I've had years to think about that, leaving and arriving, until the moments acquire a crust and a gnarled disfigurement that gives them a kind of nobility.
 
I was flying for the first time, and I did not want to do something embarassing and childish. I did not think of her, and I did not think what a long shadow that moment would cast over what was to come to my life. I did not think to myself that I should pay attention to everything around me so that later I would remember those last seconds before departure. I did not remind myself to secrete away the images and the sights and the smells of that moment for the sterile years ahead, when memory would strike out of dilence and leave me quivering with helpless sorrow at the way I had parted from my beautiful mother.

Titre français : Près de la mer
Titre anglais : By the Sea
Auteur : Abdulrazak Gurnsh
Première édition : 2001

mardi 23 novembre 2021

Le verger des âmes perdues / The Orchard of Lost Souls de Nadifa Mohamed

 
Somalie / fin des années 1980

Dans le stade d'Hargeisa, 2ème ville du pays, la population est rassemblée pour une manifestation orchestrée dans une grande mise en scène afin d'acclamer les généraux du régime en place. Dans la foule, trois personnages :
 
D'abord, Deqo, une fillette de 9 ans, une petite réfugiée orpheline qui fait partie d'un groupe sorti d'un camp et amené au stade pour chanter et danser pendant la parade. Une performance avec une promesse à la clé, celle d'une toute première paire de chaussures. Mais à la suite d'un incident, la gamine va finalement s'enfuir et se retrouve à vagabonder et à devoir survivre seule dans les rues de la ville. Une enfant en mal d'affection, pleine de ressources et de bon sens mais aussi une proie facile et bien vulnérable.
 
Dans les tribunes ensuite, la fière Kawsar, une veuve qui a perdu sa fille unique. Pour être intervenue au cours de l'incident au stade, elle est emprisonnée au poste de police où elle est victime d'un violent passage à tabac qui la laisse grabataire, entièrement dépendante d'une amie fidèle et d'une servante. Coincée sur son lit, dans sa petite maison bleue entourée du jardin qu'elle avait jusque là amoureusement entretenu, elle va assister impuissante à la détérioration de la situation ambiante et à l'abandon de tous.
 
Filsan enfin, militaire ambitieuse, appartenant aux troupes qui s'occupent du bon déroulement des cérémonies. Elle est originaire de Mogadiscio, la capitale, où elle a été élevée d'une main de fer par un père aigri après son divorce, lui aussi militaire. La trentaine passée, célibataire, terriblement seule, elle souhaite faire ses preuves mais l'idéalisme qu'elle a placé dans la révolution va être mis à l'épreuve face aux réalités des violences et des mensonges de la répression contre la rébellion dans le nord. 

Alors que le pays sombre dans le chaos, le destin va irrémédiablement lier les trois femmes. 

En cette fin des années 1980, c'est un vent de folie qui balaye le nord d'une Somalie dont le régime est à bout de souffle, tenant à coup de mise-en-scène et de démonstrations de force, gangrené par la corruption et les brutalités. Dans ce théâtre, ce sont trois points de vue, trois visions, trois milieux, trois générations qui nous sont donnés de la situation ; trois âmes perdues qui n'ont pas été épargnées par la vie mais qui pourtant portent en elles, envers et contre tout, beauté, rêves, besoin d'amour et d'espoir. 
J'ai beaucoup aimé la trame de ce roman, la force de résilience de ces trois femmes emportées par les événements, la petite flamme d'espoir qu'elles arrivent malgré tout à faire persister au fond des ténèbres. J'ai été transportée vers la Somalie, magnifiquement croquée sous la plume de Nadifa Mohamed, avec l'évocation de la vie et des ambiances d'Hargeisa ainsi que celle des paysages de cette région soumise à la chaleur et au froid, aux pluies saisonnières, aux vents.
 
Rude et triste mais un bon moment de lecture avec la découverte d'un pays sur un continent que je connais peu, une mise en perspective historique et une auteur à suivre dont je poursuivrai volontier la découverte.  
 
Note sur l'auteur : Nadifa Mohamed, est née en 1981 à Hargeisa en Somalie. Elle est arrivée en Angleterre en 1986 où elle est restée avec sa famille quand leur pays s'est enlisé dans la guerre. Elle compte déjà cinq romans à son actif, multi-primés. Le verger des âmes perdues est, à ce jour, son seul roman traduit en français.
 
Extraits du texte : 
Even in her uniform they see nothing more than breasts and a hole. He knows who her father is but still parades her like a protitute.
 
She has become one with the bed; from two-legged creature she has grown four metal feet, the mattress moulded to her flesh, its springs entwined with her ribs. Trapped within a skin within a bed within a house, only her two peeping eyes feel mobile, alive; they flutter about the room , settling hesitantly on her dusty possessions, the mysterious bundles and packages that litter the nests of old women.
 
She certainly appeared to have been diminished in some respect that day, while the other girls recovered from their circumcisions stronger than before. Whichever bitter old sorceress devised this practice back in pagan times must have convinced the others that this was the way to winnow the strong from tbe weak; that girls who could not survive this were not worth the milk it took to raise them. If a few managed to hobble along, neither dead nor properly alive, well, they could be suffered as long as they didn't get the way This philosophy had given generations of women - kept like Russian dolls one within the other- the same hardness, the same ability to not look back to whoever was left behind until eventually it was them who dallied at the rear.
 
She doesn't want food that prolongs her life; she only wants to sustain her soul while it remains in her body.

From desperate drought to desperate flood, it seems as if Somalia can only expect disaster.

It was the first time the young country had needed to beg the former colonial rulers, and since then the government hasn't stop asking; from floods to famines to tractors and x-rays machines, prayer mats turned to the west and knees bent in supplication.
Ever since the Italians and British had gone, the country had seemed besieged ny difficulties, whether natural or political. The Europeans must have left a bone-deep curse as they were departing, raising long-dead jinns like Oodweyne in their wake to turn everything to sand and waste.
 
"If you know it, teach it, if you don't know it learn it" had been the slogan, all the schools, colleges, universities emptied of students and professors for seven months so they could be sent to fight against illiteracy in every town, village and encampment.
 
Follow orders. Follow orders. Follow orders. That is the code they have been brought up under and it endures until the burden of guilt cracks the spine. Her father would probably explain their actions as the necessities of war, but to her they seem like the cannibals of old tales : totally ordinary yet irrevocably depraved.
 
As rainstorms come quick and heavy before leaving a clear sky, so do tears.
 
Titre français : Le verger des âmes perdues
Titre anglais : The Orchard of lost Souls
Auteur : Nadifa Mohamed
Première édition : 2013

samedi 20 novembre 2021

Afterlives de Abdulrazak Gurnah

Début du XXè siècle / épilogue au début des années 1960, après l'indépendance. 
Une ville portuaire d'Afrique de l'Est et son arrière-pays ; colonie sous domination allemande puis sous mandat anglais.
 
Il y a d'abord Khalifa, issu d'une famille pauvre, de père indien originaire du Gujarati et de mère africaine. Il travaille comme comptable pour Amur Biashara un commerçant indien qui ne s'encombre pas de scrupules ; celui-ci lui fait d'ailleurs épouser sa nièce Asha après l'avoir déposédée.
 
Il y a ensuite Ilyas qui arrive en ville avec une lettre d'introduction auprès d'un marchand allemand. Il a été enlevé par les schutztruppe (troupes coloniales) quand il était enfant puis éduqué dans une mission allemande. Il devient ami avec Khalifa. Sous son impulsion, il retrouve sa sœur Afiya abandonnée petite dans une famille qui l'exploite, il la fait venir en ville et l'éduque puis l'abandonne de nouveau lorsqu'il s'engage dans l'armée allemande où va son allégeance lorsque la guerre éclate.
En attendant le retour d'Ilyas qui disparaît sans donner de nouvelles, Afiya est recueillie par Khalifa et Asha chez qui elle grandit. 

Enfin, il y a Hamza. Jeune recrue de l'armée allemande. Il dégage une aura particulière et s'attire les faveurs de l'officier du régiment qui le prend sous son aile et noue avec lui une relation un peu étrange lui permettant d'apprendre à parler et à lire l'allemand. Nous voilà plongés dans le quotidien des redoutables schutztruppe et de ses féroces askari, un régiment qui va combattre dans une guerre épouvantable entre puissances impériales qui déportent et reproduisent en Afrique le conflit qui fait rage en Europe (première guerre mondiale) . Dans un acte de vengeance, Hamza sera grièvement blessé, recueilli et soigné par des missionnaires avant de rejoindre la ville portuaire où son destin va croiser celui de Khalifa, Asha et Afiya.
 
Un des ouvrages les plus récents du prix Nobel de littérature 2021. Né à Zanzibar (Tanzanie) mais vivant aujourd'hui en Angleterre où il enseigne la littérature, Abdulrazak Gurnah nous fait découvrir le quotidien des habitants d'une Afrique de l'Est à l'époque coloniale. 
Une histoire en forme de boucle, de la disparition de Ilyas que tout le monde attend jusqu'au dénouement permettant de connaître son sort en fin de livre.
 
Ce roman change par rapport au discours de la littérature occidentale parce qu'il n'adopte pas le regard des puissances dominantes écrivant l'histoire (Allemagne puis Royaume Unis) mais celui de la population locale auprès de laquelle les blancs ne sont que des seconds rôles. Il ne s'agit pas d'un roman anti-colonial pour autant, la question n'est pas vraiment là, mais il oriente les projecteurs sur les individu constituant la trame de la société, en leur donnant forme et humanité, avec leurs imperfections, leurs habitudes, dans leur quotidien. C'est donc la vie qui continue, plus ou moins immuable et indifférente, dans un brassage d'ethnies, de croyances, de cultures, montrant un peuple aux multiples facettes avec sa propre histoire, qui cohabite pacifiquement en marge des affaires coloniales. Et puis il y a toutes ces guerres au service desquelles beaucoup d"indigènes" sont entraînés : les guerres de pacification pour le contrôle des territoires, contre les tribus qui résistent et les guerres entre puissances coloniales elles-mêmes. Les forces vives constituent le gros des troupes, organisées selon un système hiérarchique très efficace, qui ne donne pas le même prestige ou les mêmes privilèges selon l'affectation, entre soldats et porteurs notamment, autant de moyens pour assurer allégeance et contrôle... Mais au final, de la chair à canon dont la vie n'a pas la même valeur que celle des européens qui les contrôlent. 
 
Je me suis attachée à cette galerie de personnages plus ou moins fatalistes et résilients, entrouvrant avec simplicité la porte de leur quotidien dans cette cité portuaire grouillante d'activité et de vie. La fin arrive un peu comme une verrue, courte et sans trop de détails ; une petite frustration qui pourtant illustre bien le peu de cas apporté par les puissances coloniales aux colonisés.  
J'ai aimé toutes ces voix qui me donnent envie de poursuivre la découverte de cet auteur comptant une dizaine de romans à son actif - trois seulement traduits de l'anglais en français (mais on peut sans doute espérer d'autres traductions à l'avenir du fait de son prix Nobel).

Tirés du texte :
That was how that part of the world was at the time. Every bit of it belonged to Europeans, at least on a map: British East Africa, Deutsch-Ostafrica. Africa Oriental Portuguese, Congo Belge.
 
They did not know that they were to spend years figthing across swamps and mountains and forests and grasslands, in heavy rain and drought, slaughtering and being slaughtered by armies of people they knew nothing about : Punjabis and Sikhs, Fantis and Akans and Hausas and Yorubas, Kongo and Luba, all mercenaries who fought the European's war for them, the German's shutztruppe, the British with their King's African Rifles and the Royal West African Frontier Force and their Indian troops, the Belgian with their Force Publique. 

The askari left the land devastated, its people starving and dying in the hundreds of thousands, while they struggled on in their blind and murderous embrace of a cause whose origins they did not know and whose ambition were vain and ultimately intended for their domination. (...) Later these events would be turned into stories of absurd and nonchalant heroics, a sideshow to the great tragedies in Europe, but for those who lived through it, this was a time when their land was soaked in blood and littered with corpses.
 
The German civilians were treated with the courtesies befitting citizens of an enlightened combattant nation and were taken away to Rhodesia or British East Africa or Blantyre in Nyasaland where they could be interned by other Europeans until the end of hostilities. It would not do to have Europeans watched over and restrained by unsupervised Africans. The local Africans, who were neither citizens nor members of a nation nor enlightened, and who were in the path of the belligerents, were ignored or robbed and, when necessity required, forcibly recruited into the carrier corps.

We lied and killed for this empire and then called it our Zivilsierungmission

Some of the stories in the Standard provided compelling discussion material for the three sages, especially the heated exchanges between settlers who wanted to remove all Africans from Kenya and make it what they called A White Man's Country, and those who wanted to remove all Indians and only allow in Europeans but keep the Africans as labourers and servants, with a sprinkling of some savage pastoralists in a reserve for spectacle. The propositions and their defenders sounded so strange that it was as if the settlers were living on the moon

Titre anglais : Afterlives
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Abdulrazak Gurnah
Première édition :

dimanche 7 novembre 2021

Silence is a Sense de Layla Alammar

  
De sa fenêtre d'une cité anglaise anonyme où elle se calfeutre, une jeune réfugiée syrienne observe ses voisins : l'homme dans le noir, le père, le vieux couple, le buveur de jus... Traumatisée sur le chemin de l'exil, elle a perdu l'usage de sa voix. Ancienne étudiante d'anglais, elle lit beaucoup et rédige des articles publiés dans un journal local, signés sous le pseudonyme "voiceless/sans voix", dans lesquels elle traite de la condition des musulmans vivant en Angleterre. Son éditrice, avec laquelle elle communique uniquement par mail, essaye de la faire témoigner de son expérience de réfugiée mais elle élude parce qu'elle est dans l'impossibilité de le faire. Au fil des pages et de ses interactions avec la communauté locale, on va toutefois finir par en apprendre un peu plus, par bribes et fragments. Et puis son handicap et sa conscience sont mis à l'épreuve lorsqu'elle est témoin d'une scène de violence et d'une autre éclairant un crime raciste ; elle va aussi se rendre compte qu'elle n'est pas la seule à observer les autres ... 
 
La plume est efficace, réaliste et pleine de sensibilité. Le roman donne voix à cette réfugiée mutique ne demandant qu'à reprendre discrètement le cours de sa vie pour se fondre dans son nouvel environnement alors que le passé n'est que chaos et fragments difficiles à réconcilier ; elle a trouvé asile mais la paix de l'âme et du cœur sont plus exigeants, hantés par le passé et soumis à l'imperfection des hommes et du monde qui les entoure. 
Les regards et les points de vue se croisent en touchant la question des réfugiés, de l'immigration, de l'intégration, de la tolérance, de l'acceptation des différences culturelles et/ou religieuses mais aussi et plus largement du vivre-ensemble et de la condition humaine. 
Et puis derrière tout ça, il y a aussi toutes ces vies brisées par des traumatismes (pas seulement de guerre mais parfois aussi les violences familiales qui peuvent se produire chez le voisin) sur lesquels il est impossible de mettre des mots et qui transforment ceux qui les subissent et se cachent dans le silence, l'évitement, la honte et/ou la peur.
 
Aller au-delà des apparences et des différences, une belle leçon d'humanité et de tolérance par une jeune auteur à suivre, élevée au Koweït et éduquée au Royaume Unis où elle a posé ses valises.
 
Tirés du texte :
The thing is, when you can't speak, people assume you can't hear either. 
 
I don't know how to explain to her that I am cornered by memories, caged in by recollections. 
I feel persecuted by the things I remember and by what my mind chooses to hide from me. (...) 
The human need for stories is itself an obstacle to memory. (...) 
There is a kind of deceit to memories, where you're never entirely sure something happened the way you remember. (...) can you absolutely be sure it's your memory and not one you've claimed from stories you heard? 

It seems to me that complicit in the very idea of memory is the act of forgetting. 
 
It's not difficult to know what people want. At the root of it we all want the same thing: freedom, happiness, safety. I want to write what I want to write without the fear of a knock at the door and an interrogation room. I want to love who I want to love without the fear of death or corrective rape. I want to wear what I want to wear without the worry that men will see my skirt or the buttons on my shirt as an invitation. That's it. The freedom to live how we want to live.

Religious conflict is sexy. It's easy to sell (...) It's easy for news producers and politicians to frame it in terms of a cosmic war being waged in a land far, far away. But it isn't real. This isn't a religious conflict - or if it is now, it certainly didn't start out that way initially, in those private salons all across Damascus, with that statement of 99, that intellectual fount of all Springs, it was about freedom. It was about the right to live with dignity, the right to think without fear, the right to exist outside a state of emergency. It was about rising unemployment rates among a restless youth and free-market policies that benefited the few rather than the many. It was about the rains that never came, the migration and the cities straining under the weight of all the people they held but could do nothing with. 

When I first came here, that was the hardest thing to get used to, this reality where everyone is in your personal space all the time. (...) 
It isn't like that where I'm from. There, you have your boundary and I have mine and if the lines are crossed, it means that a fucking disaster has occurred. (...) 
In that other place, my other life, there are limits everywhere. (...) 
And when I first arrived, I couldn't assimilate-there's that word for you, Jose-I couldn't reconcile myself to the notion that I was free to go anywhere. So I set invisible borders that I abided by for a good, long while.

There's this idea that if only you bombard bigots with enough facts and data and statistics, you can cure them. This notion that their hatred comes from a place of ignorance is one people have a hard time shaking. It's not a lack of education (...) it's fear, fear of the unknown, the Other, fear that things are changing in ways he can't predict or control. Fear doesn't waver in the face of facts. 
 
At a time when access to data is quite literally limitless, ignorance cannot be anything other than a choice, and I wonder how many of the people those BBC and Guardian and Independent pieces are targeting actually watch/read/follow them? (...) 
They call it an echo chamber but it seems to me it's more of a cage, limiting your views and experiences to the extent that nothing unexpected or unsolicited ever crosses your path. And what other outcome can a device like that have but reduced tolerance? (...) 
They said globalisation would make the world better, but instead the world has become some hysterical shorthand for anything that threatens the status quo. They said the Internet would bring us close together, that it would turn the world into a little village, but it hasn't. Instead we have splintered, split off into islands drifting further and further away. After all, the Internet that elected the first black US president and set the Arab Spring ablaze is also the Internet which ripped the UK from Europe and elected Dr Strangelove over in America.
 
Democracy is not, nor should it be, the ultimate goal of all modern nations. Democracy rarely works as it should and most often does not work at all. For a democracy to function, you need an informed electorate. In order to get one, you need a free and fair and responsible press. Not even America, the freest nation on earth, has that. How is Egypt supposed to? How is Iraq? How are any of the others? 

It has always struck me as odd, to take such fervent pride in something you had no part in claiming. You don't choose where you're born. You don't choose the nation or the religion or the caste or sect or class. You choose none of it, and yet you're expected to fight for and be proud of this label to the exclusion of all others. It becomes entangled in your identity. I am Iranian. I am American. I am French. I am a Muslim, or Jewish, or Hindu.
 I am all these things that I did not choose to be.(...) 
 
A nationalist may crow freedom and prosperity, or values and piety, or modernity and skyscrapers, but at the end of the day, the bedrock of why his country is better than yours is simply that he was born into it. There is, on a fundamental level, no other reasons. (...) 
They call themselves patriots, but they're not. A patriot is one who loves, a nationalist is one who hates.
 
You came to this country for the same reason I did, I think. For safety, security. This was our big error, you see? (...) There is no safety. It's useless to search for it here or there or anywhere. (...) Your safety will come later. Much later, Allah willing. It will come for you in the afterlife.

Our blood runs everywhere, down the streets of Aleppo, of Damascus, of Homs, of Calais, of Chios, of Bicske. All these people. All these lives. Not numbers and figures and pie charts. People.

Titre original : Silence is a Sense
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Layla Alammar
Première édition : 2021 

jeudi 4 novembre 2021

The Good Sister de Morgan Jones

 Yesterday she was a child. (...) Now she's a terrorist.
 
Abraham est originaire d'Égypte, copte, et pharmacien à Londres après avoir abandonné la fin de ses études de médecine pour s'occuper de sa femme Ester, malade de longue durée, et de sa Fille Sofia. C'est un homme brisé qui a sombré dans l'alcool et la drogue. Mais lorsque sa fille disparaît, rien ne l'arrête, il est prêt à tout pour la retrouver et la ramener. 

Convertie à l'islam, Sofia s'est enfuie pour rejoindre Raqqa en Syrie et le califat islamique, convaincue qu'il est en lutte pour construire un monde plus juste, en phase avec les commandements du Coran. C'est une jeune fille de 17 ans intelligente, instruite, lumineuse et idéaliste qui trouve du réconfort et du sens dans la religion alors qu'elle a rompu un dialogue devenu impossible avec son père. Elle est prête à faire tout ce qu'on lui demandera car ce seront autant de tests pour mettre sa foi à l'épreuve : mariage, intégration d'une brigade de femmes, enseignante auprès de femmes qu'il faut convertir, etc.
 
Dans un jeu d'alternance narrative, entre la voix du père et celle de la fille, on suit le parcours marqué d'épreuves et de souvenirs de ces deux personnes exposés à tous les dangers, poussés aux pires extrémités sans certitude que la salvation sera au bout du chemin. Un rythme de thriller soutenu, sans répi, avec son lot de noirceur, de violences, de sacrifices, de manipulations, de corruption, de cruauté, d'absurdités, de la frontière turque jusqu'au cœur de la Syrie islamiste ; des personnages déterminés, complexes, torturés, désespérés.

Un roman bien construit et prenant, dont l'authenticité laissera une marque profonde et certainement indélébile au fond de ma mémoire. Elle est inoubliable cette histoire de famille portée par l'amour d'un père pour sa fille, obligé de transcender toutes ses peurs, illuminée aussi par la lumière de celle-ci et sa dévotion à une cause qui l'aveugle et puis en arrière-plan il y a bien sûr le sujet brûlant de la religion et de l'extrêmisme, prétexte et justification à tous les excès.
Brûlant  ! 

Extraits du texte :
 For every soul there is a guardian (The Koran, 86:4)
 
 The West is a house with no foundation and no walls, a paper house, it will blow away and it will burn.
 
You are one of the good ones, and they are the worst. Fuck your idea of good. It is a Western thing, corrupt. There is no "fair" in sharia. Only justice.
 
That was the problem with families now, they had shrunk. (...) When someone died or fell ill others should take their place. But here was this man and this girl, expected to make a family on their own? It was like a piano with two strings. No music could come from it.
 
When I was a girl we didn't know life existed, and maybe that was better. 
A cage is not a cage if you cannot see beyond the bars.
 
The bad people will always hurt the good. But without them how would we have good to do ?
 
Titre original : The Good Sister
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Morgan Jones
Première édition : 2018

lundi 16 août 2021

L'enfant du train / While Paris Slept de Ruth Druart

 

Juin 1953 - Santa Cruz, Californie. 
Jean-Luc, Charlotte et Sam, 9 ans, forment une famille unie, ils ont tourné la page du passé et vivent le rêve américain après avoir fuit la France à la fin de la seconde guerre mondiale.
 
Printemps 1944, Paris sous l'occupation allemande.
Jean-Luc a 21 ans, il est employé à la SNCF, affecté à l'entretien des voies à Drancy. 
Charlotte a 18 ans, elle a arrêté ses études et travaille à l'hôpital allemand.
David et Sarah se cachent avec leur nouveau-né Samuel mais ils sont arrêtés et embarqués dans l'un des derniers trains à destination de l'Est. Dans un geste de désespoir, Sarah abandonne Samuel à un inconnu - Jean-Luc- au moment de monter dans le train. 
 
1953
David et Sarah ont survécu à la déportation et recherchent leur fils Samuel ...
 
Construit sur des allers-retours dans le temps et l'espace, entre la fin de deuxième guerre mondiale et le début des années 1950, entre la Californie et Paris, ce premier roman de Ruth Druart nous entraîne dans une histoire déchirante déclinant avec intelligence le thème de l'amour filial. Un roman sur fond de drame historique, axé sur deux couples de parents aimants, l'un adoptif, l'autre biologique, qui revendiquent la garde d'un enfant, Samuel/Sam. 
Les personnages n'ont rien d'héroïques, ce sont des hommes et des femmes ordinaires pris par des événements qui les dépassent. L'auteur leur donne corps et voix à tour de rôle en dressant leurs portraits sans glorification, chacun avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes, sa façon de vivre les événements, le cadre familial et professionnel, les sentiments de couple, celles de la relation à l'enfant et de l'enfant aux adultes. 
Un roman riche en émotions qui ne laisse pas insensible et capable de m'arracher quelques larmes au passage.  Certains choix  m'ont parfois laissée dubitative (la rupture totale avec la France, même du point de vue linguistique, de Jean-Luc et Charlotte) et d'autres auraient peut-être mérité quelques éclaircissements (le procès de Jean-Luc par exemple) mais ne remettent pas en cause la qualité de ce livre qui m'a absorbée.
Malgré la noirceur des circonstances, la tension de la société d'un Paris sous occupation allemande, la déportation de David et Sarah, la fuite vers l'Espagne de Jean-Luc et Charlotte, c'est finalement beaucoup, beaucoup d'amour qui ressort de ces pages.
 
Une lecture agréable et une façon subtile et inventive de mêler contexte historique à la tragédie psychologico-familial formant le coeur de l'intrigue. Un excellent premier roman ♥. 
 
Titre français : L'enfant du train
Titre anglais : While Paris Slept
Auteur : Ruth Druart
Première édition : 2021

dimanche 27 juin 2021

La soeur disparue / The Missing Sister de Lucinda Riley

 

Ally et Maia, Ceccee et Star, Tiggy et Electra, les six sœurs d'Aplièse vont bientôt se retrouver pour une croisière en Méditerranée, direction la Grèce afin de rendre un dernier hommage à leur père disparu l'année précédente. À la fin du dernier roman, elles ont appris que la 7ème sœur dont leur père n'avait pas pu retrouver la trace avant sa mort pourrait avoir été localisée et identifiée. Alors, avec pour seul indice et "preuve" le dessin d'une bague remis par leur avocat injoignable, les voilà lancées sur la piste de cette "sœur disparue" qu'elles voudraient associer à leur pélerinage familial. Cela déclenche une sorte de course-poursuite-contre-la-montre débutant en Nouvelle-Zélande, passant ensuite par l'île de Norfolk, le Canada, Londres, Dublin, la France et la province de West Cork en Irlande qui met les sœurs à contribution les unes après les autres. 
La quête semble simple au départ : Mary-Kay, jeune kiwi adoptée est sans doute la sœur disparue mais il manque la preuve, la fameuse bague que sa mère a emportée avec elle dans un tour du monde. Mais à chaque fois qu'une des sœurs cherche à contacter la mère, celle-ci s'esquive affolée,  comme poursuivie et effrayée par des démons d'un passé qu'on découvre au fil des pages et qui passe par l'histoire tourmentée de l'Irlande des années 1920 aux années 1970 avec un éclairage particulier sur le rôle des femmes pendant les années de la révolte irlandaise pour l'indépendance.

Littéralement "tombée" dans la série, c'est sans attendre que je me suis plongée dans ce septième volet. On y retrouve tous les ingrédients qui font le succès de la saga, les références à la mythologie grecque, du romantisme en veux-tu en voilà, des voyages et de l'exotisme ainsi que tout un pan historique consacré cette fois à l'Irlande, pays de l'auteur. Une écriture parfois inégale mais toujours pleine de bienveillance et même de poésie sur des périodes pourtant noires de l'histoire. Une lecture facile en forme de conte de fées moderne, imprégnée de beaux sentiments et d'eau de rose, pour laquelle il vaut mieux faire abstraction de certaines facilités du récit afin d'en apprécier le déroulé et se laisser emporter. 
 
La septième sœur méritant finalement son propre volume,  l'auteur avait annoncé avant la publication de cet opus que la clé de l'ensemble relative au mystère Pa Salt ferait l'objet d'un autre livre, mais personne n'anticipait le décès de Lucinda Riley le 11 juin - paix à son âme. Ainsi, beaucoup se désolent déjà que l'auteur qui nous tient en haleine depuis plusieurs années ne pourra nous donner elle-même le fin mot de l'histoire... Peut-être pas très charitable et un peu égoïste mais il est vrai que comme tout "fan",  je reste moi aussi sur ce double deuil et dans l'expectative en espérant que ce joli cycle romanesque pourra être clôturé en respectant l'esprit de celle qui l'a imaginée.

Du même auteur, voir aussi :

Titre original : The Missing Sister
Titre français : La soeur disparue
Septième volume de la saga des sept soeurs
Auteur : Lucinda Riley
Première édition : mai 2021

mercredi 2 juin 2021

Fille, Femme, Autre / Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo

 
Amma, Yazz, Dominique, Carole, Bummi, LaTisha, Shirley, Winsome, Penelope, Megan/Morgan, Hattie, Grace, 
douze femmes (ou presque), britanniques (pas toutes), noires (avec des nuances) 
 
roman-chorale donnant voix à chacune, entre recueil de nouvelles et de poésies composé de chapitres constituant chacun un seul souffle, avec un seul point

douze tranches de vie à la fois indépendantes et liées les unes aux autres
mère, fille, femme, amante, grands-mère, tante, marraine, et tant d'"autres" choses encore,
lesbienne, hétéro, transgenre,
à la ville, à la campagne,
riche, pauvre, 
heureuse, malheureuse,
en Angleterre, aux États-Unis
jeune, moins jeune, âgée
artiste, étudiante, écolière, enseignante, femme d'affaires, agricultrice,
mariée, célibataire, divorcée, orpheline,  adoptée, perdue, retrouvée,
indépendante, soumise, féministe, traditionnelle,
intégrée, immigrante,
etc.
 
difficile de qualifier ce livre qui m'a d'abord surprise par sa forme puis complètement séduite en donnant voix et vie à toutes ces femmes dans leur diversité, leur complexité et leur simplicité, leur humanité,
des vies qui s'entremêlent, se répondent, se complètent comme les instruments d'une partition d'orchestre qui nous emportent dans la symphonie polyphonique qu'ils composent, un hymne à la vie.
 
Un livre atypique, riche et ambitieux d'une auteure à découvrir. 
Un coup de cœur ❤️❤️❤️
 
Tirés du texte :
ageing is nothing to be ashamed of
especially when the entire human race is in it together
 
he bemoans the fact that black people in Britain are still defined by their colour in absence of other  workable option 
(...) in any case, neither his blackness nor his gayness are the result of conscious political decisions, the former is genetically determined, the latter psychically and psychologically pre-disposed
(...) white people are only required to represent themselves, not an entire race

Titre français : fille, femme, autre
Titre anglais : Girl, Woman, Other
Auteur Bernardine Evaristo
Première édition : 2019

mercredi 30 septembre 2020

L'apiculteur d'Alep / The Beekeeper of Aleppo de Christy Lefteri

 
Where there are bees there are flowers, and where there are flowers there is a new life and hope. 
 
À Alep, en Syrie, les ruches, les abeilles, leur miel et leurs produits dérivés sont toute la vie de Nuri et de son cousin Mustafa, apiculteurs passionnés, l'un maître des aspects pratiques, l'autre professeur d'université spécialiste du sujet, plein d'idées, plus visionnaire. Nuri est marié à Afra, artiste peintre qui vent ses tableaux vibrants sur le souk d'Alep ; ils sont parents d'un garçonnet, Sami. Mustafa est marié à Dahab avec laquelle il a un garçon et une fille, Firas et Aya. 
 
Deux familles pleines de projets, qui coulent des jours heureux jusqu'à ce que la guerre vienne transformer leur quotidien de façon irrémédiable. Mustafa anticipe et envoie sa femme et sa fille en Angleterre en attendant de régler leurs affaires mais les choses se précipitent lorsqu'un matin, Nuri et Mustafa découvrent leurs champs, les ruches et leurs abeilles carbonisés, leur entreprise dévastée. Il est temps de partir mais il faut temporiser pour retrouver Firas qui a disparu et parce qu'Afra ne veut pas quitter Alep, elle a perdu la vue. Finalement Mustafa part le premier. Nuri et Afra finiront par suivre lorsqu'il n'y aura pas d'autre alternative. 
 
Commence alors l'exode pour rejoindre l'Angleterre avec d'abord le passage de la frontière entre la Syrie et la Turquie, le périple jusqu'à Istanbul puis la traversée épique vers la Grèce, réfugiés sur une île puis à Athène. 
 
L'histoire est racontée par la voix de Nuri. Il est réfugié avec Afra en Angleterre, dans un bed & breakfast avec d'autres exilés venus d'un peu partout et ils préparent leur dossier de demande d'asile qui sera soumise aux autorités locales. 
Des mots - bronze, Alep, nuit, Istanbul, la mer, feu, les vagues, etc. - servent transition entre les chapitres, fin de l'un, début de l'autre, éléments déclencheurs de flashbacks qui renvoient Nuri à toutes les étapes du chemin de l'exil.
 
Un roman construit tout en pudeur, sans jamais trop en rajouter même si on perçoit toute la force des traumatismes, de la peur et de la douleur. L'auteure joue sur la notion toute relative de la "vision" : il y a la cessité d'Afra qui, avec sa sensibilité d'artiste, parvient malgré tout à percevoir les choses alors que Nuri qui est le témoin direct de tant de souffrances ferme volontairement les yeux pour ne plus les voir et s'en préserver ... Mais pour protéger Afra et avancer, il doit être celui qui est fort, alors il faut vivre avec les combines, les accomodements avec sa conscience, les cauchemars, les fantômes en faisant abstraction de l'insupportable : mais à quel prix ? Comment l'amour, l'espoir et la raison peuvent-ils résister quand tout s'écroule autour de soi ? 
 
Un roman qui parle avec beaucoup d'humanité de ce couple de réfugiés poussé à l'exil par le désespoir, parce qu'il n'y a plus d'autre choix, malgré l'incertitude et les dangers qu'ils vont devoir affronter ; une histoire d'amour et de résilience. 
L'auteure est elle-même la fille de réfugiés chypriotes installés en Angleterre où elle a grandi ; elle a par ailleurs été bénévole pour une organisation humanitaire avec laquelle elle a oeuvré à Athènes auprès de refugiés dont les histoires nourrissent avec sensibilité ce roman... Quant aux abeilles, elles servent de fil rouge à l'histoire et forment un sujet bien documenté en lui donnant une dimension supplémentaire particulièrement éducative.
 
Un premier roman plutôt réussi.
 
Extraits du texte : 
In Syria there is a saying : inside the person you know, there is a person you don't know. 

I cried in my palms. I pressed my palms against my eyes. I wished I could take it away what I saw. I wanted to take it all away. 

I had forgotten that buildings could still stand, that there was a whole world out there that was not destroyed like Aleppo.

Istanbul felt like a place of waiting, but Athens was a place of stagnant resignation. 

What does it mean to see ?
 
Titre anglais : The Beekeeper of Aleppo
Titre français : L'apiculteur d'Alep
Auteur : Christy Lefteri
Première édition : 2019

vendredi 11 septembre 2020

Il était une lettre / The Letter de Kathryn Hughes

 

Chrissie's story reflects the suffering of over 30'000 girls, many of whom still bear the scars to this day.
 
Royaume Uni.
 
Tina est mariée à un homme violent et abusif, buveur et joueur invétéré. Pour échapper à son emprise, elle s'évade le week-end en donnant un coup de main comme vendeuse bénévole dans une boutique caritative. Un jour, dans un vieux veston, elle trouve une lettre scellée et affranchie mais jamais postée. Intriguée, la jeune femme ouvre la missive : c'est une demande en mariage adressée à une certaine Chrissie, datée de septembre 1939 ...  Emue par cette lecture, Tina va tout faire pour essayer d'en retrouver la destinataire.
 
Un premier roman qui décline deux histoires dans une, celle de Tina d'une part, empêtrée dans un mariage désastreux, oscillant entre espoir et désespoir, et celle de Chrissie, son grand amour brisé par l'intransigeance d'un père et l'Histoire, au moment de l'entrée en guerre du pays. Sur les pas de Tina qui se débat dans les atermoiement de sa vie personnelle tout en menant l'enquête, on voyage dans le temps entre deux époques, et dans l'espace, de Manchester à l'Irlande en passant par le Canada.

Le scénario ainsi jeté, on pourrait craindre le roman facile à l'eau de rose (ce qu'il ne manque pas d'être par certains côtés) mais l'intrigue est plutôt bien montée et je me suis finalement laissée prendre par le récit. J'ai particulièrement apprécié l'éclairage donné à toute la partie irlandaise abordant le sort des filles-mères "accueillies" contre services dans les couvents catholiques soucieux de leur apporter la rédemption, dans une "opacitée bienveillante" intransigeante. 
 
Un premier roman assez prometteur, avec sa part d'ombres et son "happy ending", romantique à souhait, pour passer un bon moment.  
 
Titre français : Il était une lettre
Titre original : The Letter
Auteur : Kathryn Hughes
Première édition :2013

samedi 1 février 2020

The house between tides de Sarah Maine

En 1945, en Écosse sur une presqu'île des Hébrides, après une vente aux enchères, une femme tourne le dos et quitte définitivement la maison vide de Muirlan House : c'est un endroit et un moment pivots entre les deux époques qui font battre le cœur du livre.
Comme le va et vient des marées, on va ainsi passer des années 1910-1911 à l'époque actuelle, de Théo et Béatrice Blake à Hetty, d'un peintre tourmenté collectionneur d'oiseaux à une jeune femme projetant de transformer une maison héritée en hotel de luxe avec toujours, au centre, Muirlan House, ses fantômes et ses secrets. Il faut dire que les choses ne sont pas telles qu'Hetty se les était imaginées : son héritage n'est qu'une ruine irrécupérable, la source ancienne et amère de ressentiments pour la population locale et pour couronner le tout, le sondage des fondations mettent à jour un cadavre... Dans une communauté où tout se sait et qui ne compte aucun disparu, qui cela peut-il bien être ? ... Ne reste alors plus qu'à déméler les fils du passé pour tricoter le futur...

Un roman et des personnages qui battent véritablement autour d'un lieu dans toute sa beauté sauvage soumise aux éléments, sans cesse renouvelée. Un endroit qui semble réduire les hommes au second plan ou comme simples figurants d'un tableau qui les absorbe et les engloutit, d'abord subjugués puis anéantis. Amours, modes de vies, rapports entre riches et pauvres / puissants et subalternes / hommes et femmes, les thèmes abordés ne manquent pas et on se laisse facilement emporter dans le sillage de cette fresque romanesque même si elle est parfois un peu prédictible et/ou simpliste.
Un livre toutefois très évocateur qui fait (re) naître l'envie d'aller découvrir ces îles lointaines d'Écosse, comme avait déjà su le faire Peter May dans sa trilogie écossaise.

La trilogie écossaise de Peter May, voir :
L'île des chasseurs d'oiseaux / The Black house
L'homme de Lewis / Lewis Man
Le braconnier du lac perdu / The Chess Man

Titre original : The House Between Tides
Pas encore de traduction française
Auteur : Sarah Maine
Première édition : 2014

jeudi 9 janvier 2020

Kintu / Kintu de Jennifer Nansubuga Makumbi

On ne s'aperçoit pas qu'on est maudit jusqu'à ce qu'on soit exposé à cette autre façon de vivre.

L'histoire commence dans la violence, par le lynchage du jeune Kamu sur un marché. Elle nous emmène ensuite au 18ème siècle, au royaume du Bunganda, sur les traces de Kintu Kidda, l'ancêtre qui, à la suite d'une gifle mortelle malheureuse et malgré les précautions prises, attira une redoutable malédiction sur toute sa descendance.
Au fil des "cinq livres" qui constituent ce roman et qui démarrent tous le 5 janvier 2004 avant de repartir dans le passé, nous découvrirons le destin tragique des héritiers infortunés de Kintu Kidda : Suubi Nnakintu, Kanani Kintu, Isaac Newton Kintu et Miisi Kintu. Enfant abandonné et livré à lui-même, inceste, folie, suicide, sida, guerre, les maux s'abattent comme la normalité dans les différentes branches plus ou moins éduquées, plus ou moins religieuses, de cette famille maudite caractérisée par la jumelité. Alors, pour essayer de surmonter toute cette fatalité, les "anciens" du clan dispersé vont tenter de le reconstituer et de le rassembler sur les terres ancestrales afin d'acomplir les cérémonies rituelles- superstitions pour certains- seules capables de vaincre le mal.

Pas toujours facile à suivre avec les changements temporels et patronimiques mais un roman dépaysant qui nous mène en Ouganda, au cœur du continent africain. Une sorte de saga familiale aux ramifications multiples et indépendantes au départ et une approche d'écriture originale pour brasser ces histoires personnelles à un passé historique post-colonial douloureux et trouble. La partie pré-coloniale évoquant un monde traditionnel disparu est quant à elle particulièrement intéressante et bien mise en scène.
Entre drames, résilience et espoirs, un premier roman original qui compte et qui vient enrichir cette jeune littérature africaine, ougandaise en l'occurence.

D'origine Ougandaise, l'auteur vit aujourd'hui en Angleterre ; une voix/plume pour le moins ensorcelante qui apporte un nouveau souffle à la littérature mondiale.
À suivre.


Tiré du texte :
Africanstein
Ekisode
Contrairement au reste de l'Afrique, le Bunganda se laissa attirer sur la table d'opération par des flatteries et des promesses. Le protectorat était la chirurgie plastique censée conduire plus rapidement le corps africain léthargique à la maturité. Mais une fois son patient sous chloroforme, le chirurgien fut libre de faire ce qui lui chantait. D'abord, il sectionna les bras et les jambes puis mis les membres noirs dans un sac-poubelle avant de les jeter. Il prit ensuite des membres européens et entreprit de les greffer sur le torse noir. Quand l'africain se réveilla, l'européen s'était installé chez lui.
Bien que l'africain ait été trop faible pour se lever, il dit tout de même à l'européen : "Je n'aime pas ce que tu es en train de faire, mon ami. Sors de chez moi, s'il te plaît." Mais l'européen répondit : "J'essaie seulement de t'aider, mon frère. Tu es encore trop faible et trop groggy pour t'occuper de ta maison. Je vais m'en occuper en attendant. Quand tu seras complètement rétabli, je te promets que tu travailleras et que tu courras deux fois plus vite."
Mais le corps africain rejeta les membres européens. L'Afrique dit qu'ils sont incompatibles. Les chirurgiens disent que l'Afrique est sortie de l'hôpital trop tôt et que c'est pour cela qu'il y a une hémorragie. Il lui faut une intraveineuse beaucoup plus régulière de sang et d'eau. L'Afrique dit que le sang et l'eau sont trop chers. Les chirurgiens disent : "mais non, nous avons fait la même chose avec l'Inde, et regarde comme elle court vite."
Quand l'Afrique se regarda dans le miroir, elle se trouva hideuse. Elle regarda dans les yeux des autres pour voir comment ils la voyaient : il y avait de la révulsion. Cela donna à l'Afrique la permission de s'automutiler et de se haïr. Parfois quand le monde a le dos tourné, les chirurgiens remuent le couteau dans les plaies de l'Afrique. Quand elle tombe, les chirurgiens disent :"vous voyez, on vous avait dit qu'ils n'étaient pas prêts."
Nous ne pouvons pas retourner sur la table d'opération pour réclamer les membres africains. L'Afrique doit apprendre à marcher sur des jambes européennes et à travailler avec des bras européens. Avec le temps, les enfants naîtront avec des corps évolués et avec le temps, l'Afrique évoluera en fonction de sa nature d'Ekisode et prendra sa forme la meilleure. Mais celle-ci ne sera ni africaine ni européenne. Alors la douleur s'estompera.

Titre français : Kintu
Titre anglais : Kintu
Auteur : Jennifer Nansubuga Makumbi
Première édition : 2014

vendredi 16 août 2019

Mrs Hemingway/ Mrs Hemingway de Naomi Wood


Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer, Martha Gellhorn et enfin, elle, Mary Welsh. 
Une famille mal assortie. Des soeurs improbables. 

Sous le titre de Mrs Hemingway se cachent non pas une mais quatre femmes : Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer, Martha Gellhorn et Mary Welsh, les quatre épouses qui se sont succédées auprès du célèbre écrivain prix Nobel américain, des années 1920 jusqu'à sa mort en 1961.

Dans ce roman, Naomi Wood imagine la façon dont ces femmes se sont croisées et succédées. L'auteur construit le récit autour des moments de transition de l'une à l'autre pour en faire des héroïnes qui semblent se passer le relais : Hadley à Fife, Fife à Martha, Martha à Mary. Ces périodes clés sont entrecoupées de retour dans le temps permettant d'évoquer les circonstances des rencontres d'Hemingway avec chacune d'entre elle. 

À travers les époques, des années folles à l'après seconde guerre mondiale, l'auteur nous promène à Paris, Antibes, Key West, Cuba, Londres. Elle fait revivre avec force et crédibilité non seulement les lieux et les époques mais aussi le personnage d'Hemingway qui est le pivot du livre sans en être le héro ... même si on apprend beaucoup de choses sur lui !
On le voit briller puis veillir et se transformer, du jeune homme flamboyant à l'homme mûr dépressif, jamais seul, toujours accompagné et soutenu par l'amour de sa femme du moment. Des portraits qui rendent hommage et humanité à ses quatre épouses aux personnalités et sensibilités très différentes, l'une musicienne, les trois autres journalistes.

Une fiction bien montée et une lecture plaisante pour faire le plein d'émotions : amours, passions, tromperies, fêtes, voyages, alcool ... tout y est, il n'y a qu'à tourner les pages et apprécier ... et après, sous le charme comme ses femmes, nait comme une petite envie de (re)lire Mr Hemingway !

Extraits du livre :
Les livres sont comme les gens, ils sont bien meilleurs quand on ne les comprend pas tout à fait. 

Perdre sa capacité à écrire, c'était perdre sa capacité à libérer son esprit de ses angoisses. Écrire, c'était entrer dans une maison magnifique : un lieu propre et éclairé où la lumière tombait en de grands faisceaux blancs sur de beaux parquets en bois. Écrire, c'était se sentir chez soi, c'était y voir clair. 

Il n'y avait pas seulement deux femmes dans son mariage ; il y en avait toujours quatre - Hadley, Fife, Martha et Mary. Il fallait s'en accomoder. 

Titre français : Mrs Hemingway
Titre original : Mrs Hemingway
Auteur : Naomi Wood
Première édition : 2014

jeudi 31 janvier 2019

The colours of all the cattle d'Alexander McCall Smith


Et de dix-neuf !

Dans la série Mma Ramotswe, nous voici plongés dans une nouvelle enquête commandité à notre grande détective afin de retrouver un chauffard coupable d'un déli de fuite. Nous sommes également et surtout associés aux problèmes de conscience de notre chère enquêtrice, solicitée par Mma Motokwane - celle qui dirige d'une main de fer l'orphelinat et à laquelle on ne résiste pas - pour se présenter aux élections contre l'ambitieuse Violet Sepotho, unique candidate d'un siège à pourvoir au sein du conseil municipal de Gaborone. Une élection cruciale, compte tenu d'un projet contreversé d'hotel à batir en limite du cimetière.    

Entourée de son équipe de choc désormais élargie à trois autres détectives (aux divers titres d'associé-apprenti-assistant-détectives), on se régale toujours autant en suivant les réflexions et l'évolution de chacun des personnages comme par exemple celui de Charlie, le bourreau des coeurs qui commence un peu plus sérieusement à mûrir. 

Sans aucune prétention, un petit rendez-vous annuel de lecture, incontournable et toujours apprécié. Fan je suis, fan je reste ! 

 Voir aussi :

Titre original : The Colours of all the Cattle

Série The Ladies Detective Agency (19e volume)
Auteur : Alexander McCall Smith
Première édition : 2018





samedi 8 décembre 2018

Les mots entre mes mains / The words in my hands de Guinevere Glasfurd

Pays-Bas, 1635-1640

Jeune fille intelligente sans moyens, Héléna est placée comme servante dans la maison d'un libraire-logeur d'Amsterdam chez lequel elle va rencontrer René Descartes. Une relation va naître entre le mathématicien-philosophe proche de la quarantaine en recherche d'anonymat et la jeune fille auto-éduquée à la lecture et à l'écriture ...

Entièrement romancée et racontée au travers des yeux d'Héléna, l'histoire n'en est pas moins basée sur des faits réels récapitulés à la fin du livre pour permettre au lecteur de faire la part des choses. Un premier roman très réussi, plein de sensibilité qui permet de donner vie et humanité à ce que la relation entre Héléna et Descartes a pu être. Un roman dans lequel Descartes n'est que le personnage secondaire pour laisser le devant de la scène à Héléna , personnage apparaissant très moderne pour son époque dans son désir d'éducation et sa volonté d'émancipation. Une histoire d'amour avérée mais méconnue et cachée à une époque charnière entre obscurantisme et lumières où pèse le poids de la religion et du qu'en dira-t-on tant sur le plan social que celui des idées.

On se laisse séduire et emporter par ce personnage féminin relégué par l'histoire dans l'ombre de l'illustre penseur mais qui prend ici une dimension d'héroïne. La lecture est facile et fluide, les personnages secondaires intéressants tout comme la remise en contexte de l'époque, bref, un p'tit coup de coeur de fin d'année !

Titre original : The words in my hand
Titre français : Les mots entre mes mains
Auteur : Guinevere Glasfurd
Première édition : 2016

lundi 21 mai 2018

The house of Unexpected Sisters d'Alexander McCall Smith

Fidèle à la série des enquêtes de Mma Ramotswe d'Alexander McCall Smith, je me suis plongée dans le 18ème volume qui vient de paraître, The House of Unexpected Sisters. On y retrouve notre bonne Mma Ramotswe et sa famille, son mari mécanicien J.L.B. Matekoni et leurs enfants adoptés Motholeli et Puso, son assistante Mma Makutsi et les autres employés que compte l'agence de détective, M.Polopetsi enseignant la chimie à mi-temps et Charlie, le jeune apprenti mécanicien un peu frivole devenu assistant détective.

Cette fois, l'équipe va enquêter sur le cas d'un licenciement pour faute grave qui parait au premier abord abusif, celui d'une employée d'un marchand de mobilier de bureau qui aurait insulté un client après huit ans de bons et loyaux services sans aucune faute. Évidemment les choses ne sont pas aussi évidentes qu'elles le semblent et notre équipe finit par découvrir que ce renvoi cache un complot plus complexe qui menace indirectement Mme Makutsi et dans lequel est impliqué l'impitoyable et ambitieuse Violet Sephotho.

Dans le même temps, Mma Ramotswe va mener une enquête qui la perturbe, sur une infirmière qui porte le même nom qu'elle ...  

Toujours autant de légèreté et de fraîcheur portées par ce vent venu d'Afrique ... Une évocation attendrissante du Botswana au travers de ces personnages pittoresques emprunts de tradition dans un monde qui se modernise alors que se poursuit le cours de leur vie. 
Une petite parenthèse de lecture sans prétention que j'attends et me réserve chaque année afin de retrouver ma bonne Mma Ramotswe, fille d'Obe et première femme détective privé du Botswana !

Voir aussi :
Precious and Grace

Titre anglais : The House of Unexpected Sisters
Série No 1 Ladies' Detective Agency - 18ème volume 
Pas encore de traduction française
Auteur : Alexander McCall Smith
Première édition : 2018

dimanche 11 février 2018

La salle de bal / Ballroom de Anna Hope


Angleterre, 1911.
Pour avoir cassé une vitre dans l'usine qui l'emploie depuis qu'elle est enfant, Ella est internée à l'asile d'aliéné de Sharston où elle n'aspire qu'à une seule chose : s'échapper. Elle y fait la connaissance de Clem que son père et son frère ont fait enfermer suite à une grève de la faim entamée pour marquer son refus d'être mariée à un ami de son père. D'abord nourrie de force, Clem s'est résolue à se soumettre à la routine de l'asile en s'investissant dans le travail et en s'évadant dans les livres. Du côté des pensionnaires masculins, John Mulligan est arrivé dans l'établissement pour "mélancolie" où l'irlandais déprimé fait la paire avec Dan, un personnage pittoresque qui a navigué sur toutes les mers.  
Dans cette institution comptant les patients par centaines, les pensionnaires des deux sexes sont assignés à des zones et des taches différentes mais une fois par semaine, le vendredi, ceux qui ont le privilège d'être sélectionnés se mélangent dans une immense salle de bal pour danser le temps d'une soirée organisée à des fins thérapeutiques. L'orchestre est mené par Charles (Dr Fuller), "consultant médical chef" qui semble avoir trouvé sa voie dans cet emploi le libérant de l'emprise familiale en combinant sa passion de la musique et les connaissances médicales glanées au cours d'études qui lui ont été imposées. Personnalité ambigue, il est captivé par les questions d'eugénisme abordées pendant sa formation, et en vient à s'intéresser de façon quasi-obsessionnelle au cas de John qui lui sert de référent pour une étude dans laquelle il a décidé de s'investir ...

À cheval sur trois saisons, le roman est organisé comme une valse à trois temps, tournant autour des trois personnages principaux, Ella, John, Charles, qui donnent le tempo avec des chapitres passants de l'un à l'autre. L'asile donne une unité de lieu entrecoupée de quelques ouvertures sur l'extérieur et le contexte de l'époque. Une histoire d'amour forçant le désespoir qui a le mérite de laisser entrevoir le quotidien d'un asile d'aliénés tel qu'il pouvait exister au début du 20ème siècle, un établissement auto-suffisant avec sa propre ferme et ses services pour assurer le loger-nourrir-blanchir du personnel et des pensionnaires mis au travail pour en assurer le bon fonctionnement. Centrée sur le vécu des trois protagonistes principaux, l'histoire ne cherche pas à explorer tous les recoins de l'asile qui garde ses zones de mystères.

En fin de livre, l'auteur précise qu'il s'agit avant tout d'un roman, surtout pour ce qui est de ses personnages entièrement fictifs, mais qu'elle s'est inspirée de l'histoire de l'un de ses grands-pères et de ces salles de bal qui ont réellement existées et l'ont incitée à se documenter sur les asiles de l'époque. Outre la découverte du système d'enfermement parfois aléatoire et désormais anachronique, ce qui fait le plus froid dans le dos, ce sont sans doute les questions d'eugénisme traitées dans le livre et un peu oubliées en Angleterre où elles ont pourtant été très sérieusement d'actualité et débatues avant la première guerre mondiale sachant qu'à l'époque, le terme "d'aliéné" était souvent assimilé à celui de "pauvreté".

On tourne facilement les pages et le fond de l'histoire est d'autant plus intéressant qu'il permet de mesurer le chemin parcouru dans le domaine de la psychiatrie. On ressent souvent les frustrations des personnages et l'état proche de la folie de celui qui les soigne, on se demande parfois ce qu'est la normalité et ce qui la différencie de l'état d'aliénation ... Je ne peux pas pour autant dire que je me suis laissée complètement emportée par les personnages et leur histoire si bien qu'au bout du compte, le roman vaut pour moi surtout pour ce qu'on y apprend ... ce qui est déjà pas mal !

Titre original : The Ballroom
Titre français : La salle de bal
Auteur : Anna Hope
Première édition : 2016

Extrait du livre :
- Do we not take more care in breeding our animals than we do in breeding our men ?
- The Eugenics movement was split between those who believed in sterilization and those who argued for the merits of segregation (...) (N.B. The root of the word Eugenics comes from the Greek, meaning of noble birth. Is it not most noble, indeed, to work towards the highest good for all ?). 
- Unlike music, excessive reading has been shown to be dangerous for the female. It was taught in our earliest lectures : the male cell is essentially katabolic: active and energetic; and female cells are anabolic: there to conserve energy and support life. While a little light reading is fine, breakdown follows when woman goes against her nature.
- It is the view of the Eugenics Society that destitution, so far as it is represented by pauperism (and there is no other standard), is to a large extent confined to a special and degenerate class. A defective and dependent class known as the pauper class. Lack of initiative, lack of control, and the entire absence of a right perception are far more important causes of pauperism than any of the alleged economic causes.