Affichage des articles dont le libellé est Canada. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Canada. Afficher tous les articles

vendredi 26 juin 2020

Dans le grand cercle du monde / The Orenda de Joseph Boyden

Ce conte est en apparence l'histoire de notre passé.

Au Canada au 17ème siècle, les nations européennes ont pris pied dans le "Nouveau Monde" alors que les Hurons et les Iroquois se livrent une guerre sans merci dont l'issue sera fortement influencée par les nouveaux arrivants qui changent le rapport de forces avec les maladies et les armes apportées dans leur sillage.
Trois personnages nous font découvrir la société huronne et ses transformations irrémédiables alors qu'évolue la vision qu'ils ont des uns et des autres : Oiseau, le guerrier Huron, formidable chef de guerre, Chute-de-neige sa fille adoptive enlevée aux Iroquois après le massacre de sa famille et Christophe Corbeau, jésuite français chargé de l'évangélisation des indigènes dont il apprend la langue et partage le quotidien. Profondément humains et pleins d'interrogations, les trois narrateurs sont entourés d'une foultitudes de figures secondaires plus attachantes les unes que les autres dont Renard, l'ami indéfectible d'Oiseau ou Petite Oie, la guérisseuse dont les croyances traditionnelles se confrontent à celles prêchées par le Corbeau. 

Au fil des pages, modes de vie, aspirations, moeurs, croyances, traditions et autres éléments constituant la trâme d'une société puissante prennent véritablement vie autour du "village" d'Oiseau abritant plusieurs milliers d'âmes. Une vie semi-nomade, rythmée par les saisons, la culture des trois soeurs - maïs, courge, haricot - le respect de la nature et de ses esprits (l'orenda) sans pour autant être exempte d'une violence inouïe, notamment dans ses rapports avec l'ennemi.
Formidables commerçants, les Hurons étaient amis des français avec lesquels ils traitaient lors d'expéditions estivales qui les obligeaient à traverser des territoires ennemis et qui les ont amené à accepter la présence de missionaires dans leurs rangs ...

Le texte de cette fresque épique est riche et magnifiquement évocateur, dénué d'angélisme ou d'idéalisation, respectueux des points de vues et des réalités historiques sans chercher à faire peser la "faute" de la disparition d'une société aussi importante que la confédération Wendat (les Hurons) sur les uns ou les autres ;  une chute pourtant inéluctable pliant sous la fatalité historique ...

Joseph Boyden que j'avais déjà découvert dans Le chemin des âmes / Three Days Road, m'a une nouvelle fois passionnée avec ce récit et ces personnages portés par un souffle romanesque qui m'ont transportée en d'autres lieux et d'autres temps pour en rendre toute les dimensions humaines, sociétales et historiques.
Un roman comme je les aime ♥.

Tirés du texte :
Bien qu'on puisse traverser l'Huronie en quelques jours, j'ai appris que cinq nations différentes et néanmoins unies, chacune ayant son propre nom, peuple ce territoire fertile. Celle chez qui je suis s'appelle Our et les autres, Rocher, Corde, Marais et Cerf. Leurs ennemis jurés, les iroquois, sont également divisés en cinq nations, mais il semble que dans leur langue, les hurons leur attribuent collectivement le nom de Haudenosanees.  
Les Hurons, comme Champlain l'a dûment consigné (...) sont les marchands les plus influents au sein de cette vaste contrée, et ils veillent sur leurs affaires avec un oeil de banquier. (...) Ils constituent réellement la clé de l'économie de ce Nouveau Monde. 

(...) le nom de Hurons - ceux qui ont une hure - en raison de la tête des hommes hérissée comme celle de cochons sauvages.

Il m'expliquait que pour arriver à maîtriser leur langue, il fallait d'abord que je comprenne le monde naturel autour de moi. 
Les hurons (...) ne vivent pas au-dessus du monde naturel mais en tant qu'élément de celui-ci. 
Posséder la clé de la langue, c'est établir le lien entre l'homme et la nature. 

En matière d'esprit, ces sauvages croient qu'il existe en nous tous une force vitale similaire, pourrait-on dire, 
à ce que nous, catholiques, croyons être l'âme. 
Cette force vitale, ils l'appellent l'orenda. C'est le côté fascinant. 
Le côté épouvantable, c'est que ces pauvres créatures égarées croient que non seulement les êtres humains, 
mais aussi les animaux, les arbres, les étendues d'eau et jusqu'aux pierres possèdent une orenda. 
En réalité, pour eux la moindre chose dans leur monde contient son propre esprit, sa propre force vitale. 

Les épidémies ont commencé à affecter ces gens-là au cours des dernières années. 
Il ne peut s'agir que d'un signe de Dieu, un message divin. 
Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir que d'importants changements s'annoncent 
et que les faibles et les dépravés souffriront. Mais les convertis survivront. 

On en apprend beaucoup en observant la manière dont les gens s'acquittent d'une tâche qui leur déplaît. 
C'est indispensable pour connaître leur caractère. 

Renard appelle les nouveaux des bois-charbons. "ils sont tellement lourds et tellement bêtes", dit-il en regardant deux d'entre eux essayer sans conviction de ramer dans le canoë qui les a accueillis. Avec leurs robes noires toutes neuves, si noires qu'elles absorbent la lumière de cette fin d'été, je trouve parfait le surnom que Renard leur a donné. Pourtant, je continuerai à les appeler des Corbeaux en raison de la façon dont ils sautillent et becquettent les choses mortes ou agonisantes. 
  
Les humains sont les seuls dans ce monde à avoir besoin de tout ce qu'il contient (...). 
Or ce monde ne contient rien qui ait besoin de nous pour survivre. 
Nous ne sommes pas les maîtres de la terre. Nous en sommes les serviteurs.  

Du même auteur :
Le chemin des âmes / Three Days Road

Titre original : The Orenda
Titre français : Dans le grand cercle du monde
Auteur : Joseph Boyden
Première édition : 2013

mardi 9 juin 2020

Les étoiles s'éteignent à l'aube / Medicine Walk de Richard Wagamese

Le whisky tient à l'écart des choses que certaines personnes ne veulent pas chez elles. Comme les rêves, les souvenirs, les désirs, d'autres personnes parfois. (...) Des fois, les choses tournent mal. Quand elles arrivent dans la vie, on peut presque toujours les régler. Mais quand elles arrivent à l'intérieur d'une personne, elles sont plus difficiles à réparer. 

Franck a grandi avec le vieil homme, un blanc qui l'a éduqué en essayant de lui apprendre des "trucs d'indiens" par fidélité aux origines du garçon. Mais de sa mère ou de ses origines, Franck ne sait rien ou pas grand chose sinon que celui qui est son père, Eldon Starlight, n'est qu'une source de déceptions, leurs relations rares et pourries par des promesses d'ivrogne jamais tenues.

Lorsque Eldon atteint le bout du rouleau et se sait aux portes de la mort, il convainc son fils de l'accompagner sur les hauteurs d'une crête sauvage pour y "mourir en guerrier", un pélerinage au cours duquel il va lui livrer les secrets de son histoire qu'il n'a jamais pu confier à qui que ce soit ; une histoire d'amitié qui passe par les camps de travail itinérants et les champs de batailles de la guerre de Corée ainsi qu'une histoire d'amour passionnée mais tragique. Alors que les étoiles s'éteignent, elles scellent la relation père-fils, l'aboutissement du chemin de rédemption et de délivrance pour le père, celui de la découverte de ses racines pour le fils.

Un roman initiatique autour de vies brisées noyées dans l'alcool, en douleur et en pudeur avec aussi des moments d'amour et de joies. Il  y a la valeur du silence et celle de la parole thérapeutique ;  des histoires qui lient les hommes, les font rêver et les renvoient à leurs origines ou leur vécu. Et puis il y a la nature si magnifiquement évoquée sous la plume de Richard Wagamese, sauvage, nourricière, spirituelle ; et aussi, sous tendue, la mémoire des peuples amérindiens au destin malheureux.

Un auteur issu des minorités canadiennes dont la découverte continue de m'enchanter par ses textes si beaux et si durs, réalistes et profondément humains, ses personnages broyés, imbibés d'alcool, son rapport à la nature et à l'héritage indigène. Un texte chargé de mélancholie, de poésie, de valeurs universelles accessible en français d'une œuvre comptant une quinzaine d'ouvrages insuffisamment traduits de l'anglais.
Une valeur sûre ♥️.

Tirés du texte :
J'ai jamais été très porté sur les prières. Du moins, pas comme dans les églises. Mais moi, j'crois que tout est sacré. Alors quand j'dis quelque chose j'essaie toujours juste de ressentir ce que j'ressens et de dire ce qui en vient.

Il en vint à comprendre la valeur des êtres vivants, par sa faculté à les faire disparaître. Prendre la vie était une chose solennelle. La vie était le cœur du mystère.

Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient ces Indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec.

Du même auteur, voir aussi :
Embers
Jeu blanc / Indian Horse

Titre anglais : Medicine Walk
Titre français : Les étoiles s'éteignent à l'aube
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2015

jeudi 30 avril 2020

Embers de Richard Wagamese

 The words in this book are Amber's from the tribal fires that used to burn in our villages.
 They are embers from the spiritual fires burning in the hearts, minds and souls of great writers on healing and love.
 They are embers from every story I have ever heard. 
They are embers from all the relationships that have sustained and defined me. They are heart songs.
 And, shared with you, they become honor songs for the ritual ways that spawned them. 
Bring these words into your life. Feel them. Sit with them. Use them. 
For this is morning, excellent and fair...

Tous les matins, Richard Wagamese commençait sa journée en s'adonnant au rituel de la méditation : quelques herbes brûlées et un temps à lui après lequel il jetait sur le papier ses réflexions du jour dont ce livre est le recueil. Un ouvrage composé de textes courts regroupés sous sept thèmes : calme (stillness), harmonie (harmony), confiance (trust), respect (reverence), persévérance (persistence), gratitude (gratitude) et joie (joy).

Sur chaque page, quelques lignes chargées de sens et de sagesse ne formant souvent qu'un paragraphe, parfois un dialogue avec une vieille femme ou un vieil homme, guides spirituels de Richard Wagamese, absents mais si présents, d'autres fois encore, des souvenirs revisités.

Un vagabondage intime et spirituel de la plume et de l'esprit, celui d'un être qui s'est trouvé et se recentre chaque matin dans ce rituel pour accueillir le jour, le monde, s'y immerger et s'en émerveiller. Un cheminement personnel à valeur universelle qui nous est offert en partage, à lire une fois, ou deux, ou trois, en picorant ou d'une traite selon les envies, maintenant ou plus tard pour y revenir, de ci, de là.

À un moment où il m'était difficile de me plonger dans un roman, j'ai particulièrement apprécié de pouvoir "grappiller" chaque jour quelques lignes de réflexions quotidiennes nourrissantes grâce à cet auteur canadien, malheureusement trop peu traduit en français, dont j'avais découvert le talent dans Jeu blanc / Indian Horse.

À découvrir, à méditer, à apprécier.

Dédicace spéciale de cette revue à Mouna Yoga qui nous a offert un temps de méditation quotidien pendant le confinement covid19. Il émane de son blog magnifique le même type d'énergie que j'ai trouvé dans ce livre. Merci Mouna Yoga / Réflections on my yoga journey.

Tirés du livre :
 There is such a powerful eloquence in silence. True genius is knowing when to say nothing, to allow the experience, the moment itself, to carry the message, to say what needs to be said. Words are less important, less effective than feelings. When you can sit in perfect silence with someone, you truly know how to communicate. 

Nothing in the universe ever grew outside in. 

The sound of silence. The sound of self emerging. 

Stillness is more enriching than motion, listening is more empowering than distraction
 and slow, measured steps feel more graceful than speed. 

To breath is to take in the wind of all breath. To exhale slowly is to open myself and glide over everything. 

Love is the energy of Creation (...) it takes love to create love. 

Returning is a wonderful thing when great friends are involved. Years dissolve and time is irrelevant in the light of true reunion. It means to become one again. It means to be joined. It means to be one spirit, one energy, one song. It means to be returned to the balance you find when friendship are struck - and the entryway is a hug. 

There are a thousand ways to say "no", "but", "I can't", "it's impossible", "it's too late", but there's only one wat to say "yes". With your whole being. When you do that, when you choose that word, it becomes the most spiritual word in the universe... And your world can change.

Remember to remember.

What's needed are eyes that focus with the soul. What's needed are spirits open to everything. What's needed are the belief that wonder is the glue of the universe and the desire to seek more of it. Be filled with wonder. 

Me : You always repeat things three times. 
Old woman : Just the important things. 
Me : Why? I hear you the first time. 
Old woman : No. You listen the first time. You hear the second time. And you feel the third time. 
Me : I don't get it. 
Old woman : When you listen, you become aware. That's for your head. When you hear, you awaken. That's for your heart. When you feel, it becomes a part of you. Three times. It's so you learn to listen with your whole being. That's how you learn

Knowledge is not wisdom. But wisdom is knowledge in action. 

Deciding is not doing and wanting is not choosing. 

Happiness is an emotion that's a result of circumstances. Joy though, is a spiritual engagement with the world based on gratitude. It's not the big things that make me grateful and bring me joy. It's more the glory of the small : a touch, a smile, a kind word spoken or received, that first morning hug, the sound of friend talking in our home (...)

Can you think of a better way to live than in gratitude? Can you think of a better way to be than to be kind, compassionate, respectful, courageous, truthful, and forgiving? Even if we're wrong, can you think of a better way to breathe than through all that? 

Missing someone is feeling a piece of your heart gone as try. Sure, it keeps beating, and sure, you keep breathing, but there is a gap in the rhythm of it, and in the rhythm of the everyday things around you. You seem to move a little less gracefully. But you still move, and that's the critical thing. Because missing someone doesn't mean things grind to a halt. Instead, it means you live out of gratitude for the gift of their presence in your life. You live to keep experiencing, to keep confronting life head-on, so that your return allows you to reunite with them as more human, more alive, more real.

Du même auteur, voir aussi :
Jeu blanc /IIndian Horse

Titre original : Embers, one Ojibway'sMeditation
Pas de traduction française
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2016

jeudi 12 mars 2020

Le chemin des âmes / Three Day Road de Joseph Boyden

 We all fight on two fronts, the one facing the enemy, the one facing what we do to the enemy.

Alors qu'ils se croyaient tous les deux morts, Niska la vieille indienne guerisseuse et Xavier Bird son neveu se retrouvent et suivent en canoë la rivière qui les ramène au bush, un périple de quelques jours rythmé par les réminiscences de l'un et de l'autre : Xavier, sous l'emprise de la morphine, traumatisé et hanté dans ses délires par ses années de guerre dans les tranchées qui lui ont coûté une jambe et une partie de son âme, Niska, qui utilise la parole et son histoire de façon thérapeuthique pour essayer de ramener son neveu sur le chemin de la vie.

Xavier est de retour de l'enfer des champs de batailles de la première guerre mondiale où il a combattu dans les troupes canadiennes avec son ami Elijah. Leurs compétences de chasseurs en ont fait des tireurs d'élite d'exception. De caractères très différents, l'un taiseux, l'autre bavard, l'un "invisible", l'autre attirant la sympathie, l'un "sauvage", l'autre "assimilé", les deux amis traversent ensemble deux années d'une guerre absurde. Un combat dans lequel les deux jeunes héros indiens se sont engagés volontairement, s'entraînant l'un l'autre, sûrs de leurs talents de chasseurs, riches d'une amitié sans faille construite depuis l'enfance et non exempte d'une rivalité stimulante. La violence quotidienne transforme ces personnages, qui peuvent y trouver panache, prestige et une certaine liberté voire développer le goût de la mort au risque d'en perdre la raison.
De son côté, Niska est le témoin intermédiaire, la gardienne et la survivance d'une culture transformée par l'arrivée des blancs qui résiste de par sa simple existence, malgré tout.

Beaucoup de tristesse, de violences, de souffrances, de tensions mais aussi de la résilience et de la spiritualité dans ce récit brillantissime, cru de réalisme et cruel, qui nous plonge dans le quotidien des poilus, sur la ligne de front dans les campagnes françaises, pendant la première guerre mondiale mais aussi au fin fond des forêts canadiennes où survit l'âme de peuples malmenés.
Un récit prenant qui évoque également d'autres thèmes et sujets traités dans d'autres ouvrages que j'ai particulièrement aimés de la littérature canadienne, indigène ou pas, comme celui des "écoles résidentielles" dans lesquelles étaient envoyés tous les enfants Indiens enlevés à leurs familles (cf ❤️❤️❤️ jeu blanc / Indian Horse de Richard Wagamese) ou encore celui des grands feux de 1916, les plus catastrophiques jamais connus par le pays (cf ❤️❤️❤️ Il pleuvait des oiseaux / And the birds rained down de Jocelyne Saucier)

Un grand et beau moment de lecture sur le chemin de ces âmes, trois jours d'une route inoubliable. ❤️❤️❤️

Tirés du texte :
The wounded soldier continues to moan and mumble. He is talking some sort of secret language now, I think,
 speaking with the spirit who will take him on the three-day road. 

You know that the wemistikoshiw [les blancs] do not care to believe us when they hear about our kills in the field (...) 
we do the nasty work for them and if we return home we will be treated like pieces of shit once more.
 But while we are here we might as well do what we are good at. 

All of life is in the circle, (...) you always come back, in one way or another, to where you have been before.

Titre original : Three Day Road
Titre français : Le chemin des âmes
Auteur : Joseph Boyden
Première édition : 2005

mercredi 4 mars 2020

Jeu blanc / Indian Horse de Richard Wagamese

 Quand on t'arrache ton innocence, quand on dénigre ton peuple, quand la famille d'où tu viens est méprisée et que ton mode de vie et tes rituels tribaux sont décrétés arriérés, primitifs, sauvages, tu en arrives à te voir comme un être inférieur. 
C'est l'enfer sur terre, cette impression d'être indigne. C'était ce qu'ils nous infligeaient.

Dans un centre de désintoxication, Saul Indian Horse ne trouve pas la force de partager verbalement son histoire, une étape pourtant nécessaire à sa thérapie d'ivrogne repenti alors il décide de la transcrire sur le papier. Elle commence au début des années 1960. Saul vit alors avec sa famille à la façon plus ou moins traditionnelle des Ojibwe mais avec une peur omniprésente, celle de voir les enfants enlevés pour être placés à l'école des blancs. En dépit des précautions prises par sa grand-mère, Saul sera finalement envoyé à l'institut catholique Saint Jérôme qui a pour objectif officiel de donner une éducation aux "indigènes" mais qui se révèle en réalité un lieu d'exploitation et d'abus pour les enfants qui y sont internés. Malgré tout Saul se distingue, est bon élève et trouve son salut dans le sport, la pratique du hokey sur glace dans lequel il excèle et qui le mènera jusqu'à la prestigieuse patinoire de Toronto et son équipe des Maple Leaf avant de tomber dans la spirale de l'alcool ...

Voilà un livre magnifiquement écrit, éprouvant jusqu'à la toute dernière page, que j'ai lu d'une seule traite. Au travers de l'histoire de Saul, le lecteur est plongé avec l'innocence de son personnage principal jusqu'aux sources du mal être des populations indigènes du Canada, maltraitées par la domination, le racisme et la bien-pensance des blancs malnenant leurs cultures sans en éradiquer l'âme. C'est un livre révoltant, chargé de souffrances, d'une colère sourde, étouffée, plein d'émotions, d'humanité mais aussi de résilience et d'espoir.

À cette histoire identitaire, le livre apporte une touche inattendue qui évoque magnifiquement le sport national canadien, un symbole puissant : bien que totalement ignare en la matière, l'auteur m'a littéralement conquise et transportée sur la glace. Il réussit à faire ressentir et partager toute la magie du jeu au travers des yeux de Saul, joueur d'exception doté d'une sorte de préscience à ce "jeu blanc" , blanc comme la glace, blanc comme l'oppresseur.

Un énorme coup de cœur pour cet auteur canadien issu des "populations autochtones“ "ben ben" intéressant dont je vais poursuivre sans hésiter la découverte.

Tiré du texte :
"Le riz est un don du Créateur. 
-C'est un don de Dieu", dit posément ma tante. La vieille femme répliqua tranquillement :
"Peu importe comment tu écris l'adresse, l'expéditeur reste le même. 
(...) 
- On nous a appris la crainte de Dieu (...) 
- Qui aime ne brandit ni ne requiert la peur." 

À St. Jérôme, j'ai vu des enfants mourir de tuberculose, de grippe, de pneumonie et de cœur brisé. J'ai vu de jeunes garçons et des jeunes filles mourir debout sur leurs deux pieds. J'ai vu des fugitifs qu'on ramenait, raides comme des planches à cause du gel. J'ai vu des corps pendus à de fines cordes fixées aux poutres. J'ai vu des poignets entaillés et les cataractes de sang sur le sol de la salle de bains, et une fois, un jeune garçon empalé sur les dents d'une fourche qu'il s'était enfoncée dans le corps. J'ai observé une fille remplir de pierres les poches de son tablier et traverser le champ en toute sérénité. Elle est allée jusqu'au ruisseau, s'est assise au fond et s'est noyée. Ça ne cesserait jamais, ça ne changerait jamais, tant qu'ils continueraient à enlever des jeunes Indiens à la forêt et aux bras de leur peuple. Alors je me suis réfugié en moi-même. C'est ainsi que j'ai survécu. Seul.

Ma grand-mère parlait toujours de l'univers comme étant le Grand Mystère. 
(...) 
"Nous avons besoin de mystère (...) Notre Créatrice, dans sa grande sagesse, le savait. Le mystère nous remplit de crainte et d'émerveillement, ce sont les fondements de l'humilité, et l'humilité, est le fondement de tout apprentissage. 
C'est pourquoi nous ne cherchons pas à démêler cela. Nous l'honorons en le préservant ainsi pour toujours. "

La grâce et la poésie du hokey rendent les hommes beaux. C'est le frisson que procure ce sport qui fait lever les spectateurs de leur siège. Les rêves se matérialisent là, sous leurs yeux, d'un coup de baguette, une crosse et un palet leur donnent vie sur cent quatre-vingts pieds de glace. Les joueurs ? Les bons ? Les grands ? Ce sont ceux qui ont le potentiel pour exploiter cet instant magique. Ils sont des magiciens. Ils ne font qu'un avec le sport : il les élève au-delà même de leur vie aussi. 

Toronto était comme une chimère-une grossière combinaison d'éléments disparates. (...) 
Il n'y avait rien de sauvage. La seule fois où je sortis tard le soir et où je surpris un raton laveur au milieu du tas de poubelles, nous nous dévisageâmes avec stupéfaction. Lui en voyant un indien au milieu de ce fouillis de verre, d'acier et de béton, moi en voyant une créature faite pour l'arrière-pays où le vent est porteur de traces d'animaux plutôt que d'affluves de pourriture et de décomposition.

Est-ce qu'ils violaient tout le monde ? (...)
Ça n'a pas besoin d'être sexuel, Saul, pour être un viol, (...)
- Quand ils pénètrent ton esprit, c'est également du viol.

Sur le thème des minorités au Canada, voir aussi :

Titre français : Jeu blanc
Titre anglais : Indian Horse
Auteur : Richard Wagamese
Première édition : 2017

mercredi 14 août 2019

Oyana d'Éric Plamondon

 Il vient des moments dans la vie où la question du choix ne se pose pas. 
On ne choisit pas : on agit.

Mai 2018, l'ETA est dissoute.

À Montréal, en entendant cette nouvelle, Oyana fait sa valise et quitte son foyer sans aucune explication. Après des années de vie dans le mensonge, les vannes du passées viennent de s'ouvrir et Oyana va finalement se lancer dans la rédaction d'une lettre à l'attention de son mari pour essayer de lui expliquer ce départ intempestif, qui elle est réellement, ses "vraies origines", sa culpablité.
Une vie qui commence au Pays Basque sur lequel plane l'ombre d'une ETA qui est loin des préoccupations de la jeune fille insouciante d'alors, toute à ses rêves de photographier les Cachalots sur le Saint Laurent, comme un appel improbable du pays où elle trouvera finalement refuge...

Je me suis plongée dans Oyana après la lecture de Taqawan, du même auteur, en retrouvant un plaisir identique à tourner les pages. La narration est toujours aussi singulière, peu conformiste et efficace ; les chapitres, courts et percutants, s'enchaînent pour monter en intensité, en faisant alterner la confession intime d'Oyona avec des éléments informatifs sur l'histoire du pays Basque et celle de l'ETA, fournis par des coupures de presses par exemple.

Beaucoup de justesse et de sensibilité dans ce personnage de femme bousculée par le destin qui doit vivre dans le mensonge et avec le poids d'une conscience si pesante qu'elle lui a oté toute perspective autre que la fuite. Un récit bien construit, crédible, qui ne laisse rien au hasard et sans rien d'évident pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte jusqu'à la voix de la fin à laquelle on ne s'attend pas vraiment.

Séduite pour la deuxième fois, j'intègre directement Éric Plamandon à mon portefeuille de "valeurs sûres" !

Du même auteur :
Taqawan

Titre : Oyana
Auteur : Éric Plamondon
Première édition : 2019

samedi 30 mars 2019

Taqawan d'Éric Plamondon

Au Québec, on a tous du sang indien. Si c'est pas dans les veines, c'est sur les mains.  

Au Québec, dans les années 80, sous prétexte de protéger l'espèce et d'empêcher la pêche au saumon, le gouvernement provincial fait intervenir massivement les forces de l'ordre dans la réserve de Restigouche des indiens mig'maq. Dans ce contexte historique dramatique, contreversé et très politique, le roman nous raconte l'histoire d'Océane, une jeune indienne qui disparait le jour du raid. Elle est retrouvée prostrée dans la forêt par un garde forestier misanthrope qui vient de démissionner pour marquer son opposition  aux événement en cours. Afin de protéger la jeune fille victime d'un odieux traffic, il va se faire aider d'un vieil indien solitaire et de son ancienne maîtresse française.

Dans ce texte magnifique, évocateur, efficace et épuré, allant à l'essentiel, Éric Plamondon esquisse un tableau assez sombre sur la façon dont sont encore traitées les minorités indiennes au Canada. Il s'agit bien sûr d'un roman replacé dans un contexte historique particulier mais la trame développée par l'auteur, est tout aussi choquante que plausible : coïncidence oblige et même s'il ne faut pas faire d'amalgame, un article* publié il y a quelques jours aux États-Unis dénonce les violences subies par les femmes des minorités indiennes dont beaucoup disparaissent chaque année, dans l'indifférence générale.   

J'ai lu ce Taqawan d'une traite en appréciant, outre la trame et les personnages, l'évocation historique et celle des grands espaces, enchantée par les dialogues québécois qui résonnent de façon si particulière à mes oreilles.

Décidément, après Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier et L'orangeraie de Larry Tremblay, j'aime vraiment beaucoup découvrir cette littérature canadienne francophone.

Nota : dans la langue des indiens mig'maq, Taqawan est le nom des saumons qui remontent pour la première fois leur rivière natale pour frayer.

* Voir article du 21/03/2019 dans "women who shaped history" :
These Haunting Red Dresses Memorialize Murdered and Missing Indigenous Women

Dans le texte :

 Des indiens, ce sont des indiens. On les a appelés comme ça parce qu'on croyait être arrivé en Inde.
 Mais non, on était arrivé en Amérique. Avec le temps, on s'est mis à les appeler des Amérindiens.
 Plus tard, on dira des autochtones. Avant ça, on les a longtemps traités de sauvages. 
On les a surnommés comme ça, des hommes et des femmes sauvages. 
Ils faut se méfier des mots. 
Ils commencent parfois par désigner et finissent par définir. 
 
 Je suis né dans le froid. La glace et la neige sont dans mes veines. 
Il n'y a pas de ciel plus clair et d'air plus pur qu'au milieu de l'hiver. 
Il n'y a pas d'odeur plus parfumée que celle de la neige fraîchement tombée sur les branches des sapins. 
Il n'y a pas de silence plus parfait que celui d'une nuit étouffée sous les flocons d'un début de tempête.
 J'aime cette saison parce que les choses y sont claires. 
On sait exactement ce qui se passe dans les bois quand tout est blanc. 
La moindre forme de vie laisse une trace. (...) 
Ceux qui se plaignent du froid n'ont jamais passé une nuit dehors à moins quinze devant un feu de camp 
et sous la lune qui éclaire comme en plein jour. 

Titre : Taqawan
Auteur : Éric Plamondon
Première édition : janvier 2018

mardi 1 mai 2018

Il pleuvait des oiseaux / And the birds rained down de Jocelyne Saucier


Au fin fond de la forêt canadienne, trois vieillards se sont retirés du monde pour vivre en paix et en liberté en attendant une mort qu'ils ne craignent pas.

Ted était un être brisé, Charlie un amoureux de la nature et Tom avait vécu tout ce qu'il est permis de vivre. Une journée après l'autre, ils ont vieilli ensemble, ils ont atteint le grand âge. Ils avaient laissé derrière eux une vie sur laquelle ils avaient fermé la porte. Aucune envie d'y revenir, aucune autre envie que se lever le matin avec le sentiment d'avoir une journée bien à eux et à personne qui trouve à y redire.
À eux trois, ils ont formé un compagnonnage qui avait assez d'ampleur et de distance pour permettre à chacun de se croire seul sur sa planète.  
(...)
Ils s'amusaient d'être devenus si vieux, oubliés de tous, libres d'eux-mêmes. 
(...)
Le grand âge lui apparaissait comme l'ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller là où il veut.  

Dans leur isolement, ils sont épaulés par le gardien d'un hôtel fantôme et un cultivateur de marijuana. Un jour, ils voient débarquer une photographe qui est sur la trace des derniers survivants des "grands feux" qui ont dévasté les forêts canadiennes du début du 20ème siècle ... Un autre jour, ils recueillent Marie-Desneige qui va commencer à vivre avec eux, après une vie volée par un internement forcé ...

Il n'y a pas d'âge pour vivre ou pour aimer et le grand âge n'est pas une fatalité, ce livre en une magnifique allégorie. Des personnages un peu iconoclastes mais non moins merveilleux d'hommes des bois, des ermites et des "sages" qui n'en sont pas parce qu'ils sont avant tout des hommes avec un passé qui n'a plus vraiment d'importance, et qui veulent simplement profiter du temps qu'il leur reste, en pleine nature, sans qu'on leur dise quoi faire. Ils sont touchants, pleins de délicatesse et d'attentions pour la nouvelle pensionnaire qu'ils intègrent à leur groupe, des protagonistes riches de simplicité et de bienveillance, conscients de la mort qui les attend au bout du chemin. Outre sa dimension humaine, le récit permet de découvrir des éléments historiques intéressants sur ces "grands feux" avec, en guise de jeu de piste, un volet artistique imbibé de lumière et d'images du passé.
Et pour ne rien gâcher, le texte, magnifique, évocateur des grands espaces et d'une grande limpidité. Une plume québecoise qui va à l'essentiel et nous emporte en nous enveloppant dans le souffle puissant qu'elle créée, absolument superbe !

Un livre rare, marquant et inoubliable. Multi-primé, tellement bien mérité.   

Titre original : Il pleuvait des oiseaux
Titre anglais : And the Birds Rained Down
Auteur : Jocelyne Saucier
Première édition : 2011
Prix Ringuet, prix France-Québec, le Prix des cinq continents de la Francophonie, Prix littéraire  des collégiens, etc.