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jeudi 17 mars 2022

Regardez-nous danser (Le pays des autres 2) de Leïla Slimani

Entre Maroc et Alsace, suite de la saga familiale commencée dans Le pays des autres et retrouvailles avec Mathilde et Amine, Aïcha, Sélim, Selma, Omar auxquels viennent s'ajouter de nouveaux personnages comme Medhi, étudiant idéaliste puis fonctionnaire réaliste, futur mari d'Aïcha. L'histoire reprend au début des années 1960 et se poursuit jusqu'au début des années 1970 ; le Maroc est indépendant et oscille entre traditions et désir de modernité, espoirs et répression, sous la houlette d'un Hassan II autoritaire. Un récit qui mèle habilement les destins individuels aux aspects historico-politico-sociologiques plus larges du Maroc de l'époque.
 
Les années de vaches maigres sont derrière Mathilde et Amine qui se sont embourgeoisés. Toujours brillante élève Aïcha fait des études de médecine à Strasbourg tout en gardant ses racines au Maroc ; l'enfant timide s'ouvre à peine au monde et reste une jeune femme studieuse et réservée. Son frère Sélim termine ses années lycée où il est un sportif performant peu intéressé par les aspects scolaires, il rate plusieurs fois son bac et s'entend mal avec son père qui perd patience ; il finit par fuguer pour se fondre au sein de la communauté hippie d'Essaouira. Selma et Omar, la sœur et le frère d'Amine suivent aussi leurs chemins qui offrent chacun un éclairage sur une société marocaine à plusieurs vitesses, celle des privilégiés et celle des bidonvilles que l'on cache derrière de grands murs pour ne pas les voir.

Un bon roman agréable à lire, plaisant et prenant ; j'avais dévoré le premier volume et me suis plongée avec régal dans ce deuxième opus d'une trilogie dont j'attends maintenant l'épilogue. Un choix de publication presque en "feuilleton", en trois tranches plutôt qu'en "pavé" pour couvrir trois périodes et changer la perspective générationnelle. 

Du même auteur, voir aussi :

Titre : Regardez-vous danser (Le pays des autres vol. 2)
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2022

lundi 14 mars 2022

Le pays des autres de Leïla Slimani


 
Maroc - Fin des années 1940 / début des années 1960
 
C'est à la fin de la seconde guerre mondiale, dans son Alsace natale où elle l'a rencontré que Mathilde épouse Amine Belhaj, officier traducteur marocain de son régiment. Une fois la guerre terminée et Amine démobilisé, la jeune française rejoint son mari au Maroc où il veut mettre en valeur une terre achetée par son père décédé trop tôt. Très vite, la jeune femme comprend que sa vie sera très différente de ce qu'elle avait connu jusque là.
 
"Ici, c'est comme ça." 
Cette phrase, elle l'entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu'elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres.
 
Au début, Mathilde s'installe avec la famille d'Amine au cœur de la médina de Meknès. Française éduquée, Mathilde y est traitée avec déférence par sa belle-mère Mouilala ; elle sympathise et apprend la langue avec sa jeune belle-sœur Selma encore écolière en se désespérant de sa coquetterie et de son manque d'intérêt pour les études, et cohabite sans heurt avec ses beaux-frères, l'un ténébreux, Omar, l'autre handicapé cloitré. Elle passe beaucoup de temps à arpenter les rues et à écrire des lettres remplies d'exotisme à sa sœur Irène en arrangeant la réalité et en taisant l'essentiel. Elle comprend très vite que quoi qu'elle fasse, au Maroc elle aura toujours une place à part : pour la population marocaine elle restera une étrangère et pour la communauté des colons, son mariage avec un "indigène" la disqualifie, elle est considérée avec méfiance et/ou mépris et est infréquentable.
Viendront la naissance de Aïcha et celle de Sélim et leurs années à la ferme où la famille s'installe dès la maison construite, au cœur d'une propriété isolée. Des années à compter chaque dépense pendant lesquelles Amine s'investit corps et âme dans son projet non sans quelques erreurs et déconvenues, des années difficles de doute puis d'acceptation pour Mathilde qui se résigne à sa condition de mère au foyer, aux tensions avec son mari, au poids de la solitude et de l'isolement, aux heures passées au "dispensaire" où elle prodigue des soins de base aux ouvrières en leur offrant une oreille attentive et des conseils. 

Une saga familiale dont je me suis régalée, un peu déçue que l'histoire s'arrête au moment de tourner la dernière page   ... jusqu'à ce que je réalise qu'il existe déjà une suite formant une série dans laquelle l'auteur raconte son histoire familiale : ce premier volume est consacré à la génération de ses grand-parents et à l'enfance de sa mère médecin. On y découvre la timide Aïcha grandissant en sauvageonne à la ferme et fréquentant l'école des sœurs où elle subit l'ostracisme lié à sa condition de métis sans que cela l'empêche d'être une élève brillante habitée d'une touche de mysticisme. On cerne les difficultés, les compromis et conciliations nécessaires pour que le couple bi-culturel formé par ses grands-parents résiste car si l'amour en est le ciment initial, l'édifice à parfois du mal à tenir entre l'alsacienne-française-catholique et le marocain-musulman-ancien soldat devenu agriculteur entrepreneur ... parfois, un geste vient ranimer et renforcer leurs liens, comme un certain Noël où Amine va voler un arbre chez sa voisine pour offrir un sapin à sa famille.  
Enfin, si Mathilde refuse de suivre les informations dans la presse ou à la radio, l'actualité qui tisse l'histoire moderne du Maroc s'immisce malgré tout entre les lignes alors que le pays glisse doucement de la gestion sous mandat français vers l'indépendance avec les divisions et les violences qui l'accompagnent.

Un texte authentique sonnant juste, lu presque d'une traite, très bien écrit, un régal.
Prête à dévorer la suite !

Titre : le pays des autres
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2020

dimanche 12 décembre 2021

Pamela de Stéphanie des Horts


Roman biographique consacré à Pamela Harriman qui fut ambassadrice des États-Unis à Paris de 1993 jusqu'à sa mort en 1997, première femme à occuper ce poste, nommée par le président Clinton qu'elle avait contribué à faire élire ; son décès - une attaque cérébrale - sorti l'administration américaine de l'embarras causé par les poursuites entamées contre elle par les enfants de son dernier mari, le milliardaire Averell Harriman, l'accusant d'avoir détourné l'héritage de leur père à son seul profit.
 
Née en 1920, Pamela Digby a grandit dans une famille de l'aristocratie terrienne anglaise avec pour perspectives celles de son époque et de sa condition, le mariage et des enfant. Mais une fois "lancée", la jeune Pamela s'affranchit très vite des conventions et de l'ennui de son milieu car elle a bien l'intention de croquer la vie et de se frayer un chemin dans les cercles du pouvoir avec ses armes, la beauté et la dévotion des hommes qui entrent dans son lit, riches et puissants autant que faire se peut.
 
Elle épouse en premières noces Randolph Churchill, le fils de Winston, ce qui la propulse au cœur du pouvoir politique de son pays. Elle sera toujours très proche de son beau-père même après son divorce de Randolph, un homme faible, alcoolique et flambeur. Ses amants se succèdent et se comptent à la pelle, Ali Khan, Gianni Agnelli, Élie de Rothschild, Maurice Druon, Stravros Niarchos, etc. Elle a une réputation sulfureuse de femme scandaleuse et sans scrupules, d'intrigante et de putain, de courtisanne des temps modernes ou de grande amoureuse, c'est selon. Elle s'accorde à ses amants qu'elle aime plus agés qu'elle, véritable caméléon qui se fond dans leur environnement, même si pouvoir, argent et politique sont presque toujours une constante de ses innombrables conquêtes. 
Elle adopte la nationalité américaine en 1971 et se rachète une respectabilité avec ses deux mariages américains qui la laisseront deux fois veuve, le premier avec Leland Hayward (1960-1971), le second avec Averell Hariman (1971-1986).
 
Autant j'avais aimé La Panthère de Stéphanie des Horts, autant je me suis ennuyée avec Pamela, non pas que son destin soit moins significatif mais parce que j'ai souvent eu l'impression de lire un inventaire plus qu'un roman, avec de longues listes des amants, des personnes cotayées en leur compagnie et des lieux fréquentés pour lesquels j'ai passé beaucoup de temps sur google afin de pouvoir associer des visages, des images voire quelques informations complémentaires pour mieux contextualiser ; le personnage et le roman y perdent nécessairement en fluidité et en profondeur. La lecture que j'avais faite de Les cygnes de cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Mélanie Benjamin m'a toutefois aidée à naviguer et à apprécier un peu mieux la partie New Yorkaise évoquant Babe Paley, Truman Capote et des événements mondains de l'époque. Le roman fait également allusion à d'autres personnalités traitées dans les romans de Stéphanie des Horts (Jeanne Toussaint, les soeurs Livanos, Jackie Kennedy, etc.). 
Globalement, l'écriture ne m'a pas particulièrement emballée, utilisant une alternance de la 1ere et de 3eme personne dans une narration au rythme très soutenu pour dérouler une vie peut-être trop bien remplie, très mondaine et dans l'entre-soi des lieux d'influence et de pouvoir.
 
Le portrait d'une femme vivant à l'excès, négligeant son fils, aimant les hommes dans la démesure en se moquant du qu'en dira-t-on, se consolant de l'un avec l'autre tout en gardant des liens de fidélité et d'influence avec ses ex .... un destin certes peu commun mais qui m'a finalement déçue dans la façon dont il a été traité dans ce roman.

Titre : Pamela
Auteur : Stéphanie des Horts
Première édition : 2017

mardi 9 novembre 2021

La Panthère de Stéphanie Des Horts


Je suis Jeanne Toussaint, la panthère de Cartier. Je porte en moi le symbole du Gai Paris, des Années folles, de la passion et de l'élégance.
 
Dans Paris occupé par les Allemands, Jeanne Toussaint, directrice de la création chez Cartier, est arrêtée pour les oiseaux en cages dont elle a délibérement décoré les vitrines du célèbre joallier, geste interprété comme un défi et comme un signe de résistance par l'occupant. Pendant que les Allemands enquêtent sur ses justifications avant de statuer sur son sort, Jeanne, surnommée "la panthère", est enfermée et se rappelle la façon dont elle est arrivée jusque là, elle, modeste petite belge originaire de Charleroi... 
 
C'est ainsi que Stéphanie de Horts nous entraîne, à la première personne, sur les traces de la Panthère, égérie de Cartier née en 1887 à Charleroi, ancienne "cocotte" du demi-monde de la belle époque, amie de Coco Chanel, maîtresse d'hommes puissants qui lui ont permis de tracer son chemin et de sortir son épingle du jeu par le travail, le talent et l'amour des belles choses. Au travers de ce destin d'exception, ce n'est pas seulement une vie qui est racontée mais aussi celle de la maison Cartier. C'est également l'évocation d'époques (Belle époque, Années Folles, première et deuxiéme guerre mondiale) et de modes de vie d'une certaine société évoluant dans l'élégance et le luxe, avec ses femmes entretenues couvertes de bijoux, leur capital pour l'avenir, une façon pour les grandes familles soucieuses de préserver apparences et privilèges de compartimenter passion et raison.
On y croise beaucoup de grands noms et la création d'objets et de bijoux mythiques, une bague trois anneaux, la première montre bracelet Tank / Pershing, les parfums Channel numéro 5 ou Arpège, etc.
 
Un portrait très intéressant qui montre aussi la capacité d'adaptation et de résilience de femmes qui ne se laissent pas réduire par les règles et les circonstances imposées par la société de leur époque et qui savent au contraire les exploiter pour en tirer liberté, pouvoir et reconnaissance, en laissant leur empreinte pour la postérité.
 
Finalement, un roman très documenté, bourré d'anecdotes et plaisant à lire, combinant habilement éléments romancés, biographiques, historiques et sociologiques ; une panthère symbole du luxe et du savoir-vivre à la française offrant au lecteur une touche de frivolité et de légèreté.
 
Tirés du texte :
Le mariage de toute façon, n'a rien à voir avec les sentiments, c'est bien connu, on épouse des femmes de bien, on aime des femmes de rien. 
 
Les courtisanes de la Belle Époque sont devenues les aristocrates des Années folles.

Titre : La Panthère 
Auteur : Stéphanie Des Horts
Première édition : 2010


jeudi 20 mai 2021

Mademoiselle Papillon d'Alia Cardyn

Je voulais raconter une histoire sur le pouvoir du don de soi. 
On oublie que lorsque l'on prend soin d'un autre être humain, on prend soin de ceux qui croiseront sa route. 
L'amour suscite l'amour. Cela nous donne un pouvoir personnel infini. 
 
Gabrielle, la trentaine, célibataire, est infirmière dans une unité néonatale de soins intensifs accueillant les bébés prématurés à la frontière de la vie et de la mort. Elle est très investie et maîtrise les aspects techniques de son métier mais elle commence à ressentir un certain mal être, de plus en plus de fatigue ainsi qu'une perte de sens et de repères dans la pratique de son travail. C'est donc une période difficile psychologiquement lorsque sa mère, romancière, lui remet son dernier manuscrit pour avis, sans lui donner de détails afin de ne pas influencer sa lecture. Elle va y découvrir le personnage de Thérèse Papillon au travers de pages combinant l'histoire de cette femme d'exception - juste parmi les nations, ayant accueilli pendant un demi siècle quelques 25'000 enfants au "préventarium" qu'elle a créé en 1922 à l'abbaye de Valloires - et des extraits de "carnets de bord“ fictifs lui donnant une voix plus intime.
Au fil des pages, l'histoire de Gabrielle et celle de Thérèse semblent entrer en résonance,  même si les époques et les problèmatiques sont différentes leur vocation d'infirmières et leur dévouement les relient.
 
Alia Cardyn nous livre avec beaucoup de délicatesse ces deux portraits de femmes, l'une, "figure historique" méconnue dont la ténacité et l'action méritait qu'on s'y intéresse, l'autre, jeune femme de notre époque qui nous ouvre un monde bien particulier en nous faisant vivre "de l'intérieur" le quotidien de ces services spécialisés dédiés aux soins des petits prématurés si fragiles. Ces deux volets auraient presque pu faire chacun l'objet d'un livre et j'aurais peut-être aimé plus d'éléments et de développements sur le personnage de Thérèse même si les notes de fin de livre permettent de comprendre que son histoire est ici largement romancée faute d'archives ou de témoignages suffisants, l'auteur ayant imaginé son parcours et sa personnalité à partir de quelques brides bien identifiées tirées du réel. Quant au personnage de Gabrielle, on sent assez vite comment vont évoluer les choses si bien qu'il m'a surtout intéressé pour l'entrée privilégiée offert dans son unité de soin plus que pour son évolution psychologique.
 
Ces réserves mineures n'enlèvent rien à la qualité du roman dont j'ai tourné les pages avec plaisir. Une lecture globalement facile, plaisante et enrichissante, un trio gagnant qui m'incitera certainement à ouvrir d'autres romans de cette romancière Belge.

Titre : Mademoiselle Papillon
Auteur : Alia Cardyn
Première édition : 2020

dimanche 13 décembre 2020

Kaé ou les deux rivales / The Doctor's Wife de Sawako Ariyoshi

 

 Le 13 octobre 1805 (...) La première opération du cancer du sein fut (...) une réussite (...). 
Si cette intervention eut une telle importance, ce ne fut pas parce qu'elle représenta un succès personnel pour le nom de Hanaoka Seishu, mais parce qu''il s'agit là de la première opération effectuée sous anesthésie générale dans l'histoire de la chirurge mondiale. 
Il fallut attendre 1842 pour que Long utilisât l'éther dans une intervention chirurgicale, aux Etats-Unis, 
et 1847 pour que le gynécologue anglais Simpson pensât à recourir au chloroforme dans le même but.
Hanaoka Seishû avait plus de quarante ans d'avance sur eux.
 
Fin du 18ème / début du 19ème siècle - Japon

Bien que de milieux sociaux différents, la belle Otsugi, femme du médecin Naomichi, parvient à convaincre la famille de Kaé de la marier à son fils aîné Umpei / Hanaoka Seishu. Mais comme le jeune homme étudie au loin la médecine, le mariage est célébré par procuration et la jeune femme emménage chez sa belle-famille en attendant le retour de son époux. Les trois premières années, sous le charme de sa belle-mère qui la fascine, elle s'adapte à son nouvel environnement plus spartiate que celui dans lequel elle a grandi et mène une vie harmonieuse et affectueuse avec tous les membres de la famille qui dédient activités et ressources aux études du fils prodigue promis à une brillante carrière. 
 
Mais l'harmonie entre Otsugi et Kaé est rompue lorsque Umpei réintègre le milieu familial : la mère et l'épouse deviennent rivales, chacune désirant tenir la première place auprès du fils et de l'époux. Attentives à préserver les apparences, les hostilités sont du domaine de la guerre psychologique, perfides, totalement invisibles aux yeux d'Umpei qui, lui, se consacre à la pratique de la médicine, à ses élèves, à ses recherches, à ses expériences sur des chiens et des chats afin de mettre au point un anesthésique à base de plantes dangereuses si le dosage n'est pas bon. Alors, lorsqu'après dix ans de recherches et de mises au point il commence à envisager de passer à l'expérimentation humaine, la rivalité des deux femmes les conduit à se proposer comme cobaye, l'épouse ayant alors à souffrir le plus des conséquences...
 
J'avais beaucoup aimé Les Dames de Kimoto et me suis laissée une nouvelle fois emportée par l'écriture de Sawako Ariyoshi qui combine, avec Kaé ou les deux rivales, des éléments historiques (l'histoire de la première opération du cancer du sein sous anesthésie générale par Hanaoka Seishu) et sociologiques (un Japon féodal déjà moderne, une médecine à deux écoles, chinoise et hollandaise) à une saga familiale sans merci avec ses rivalités, les suspicions, la jalousie et les tensions. Car dans ce roman, ce sont avant tout les portraits de femmes et leur rapports que l'on retient : au service des hommes et de leurs ambitions, coeur de la famille et du foyer ce sont des femmes "traditionnelles" modèles d'abnégation qui n'en sont pas moins fortes et essentielles, aptes à briser certaines conventions et par là même, porteuses d'un certain modernisme. Des éléments qui traitent avec subtilité de la condition de la femme et permettent de  comprendre pourquoi cette auteur fut souvent comparée à Simone de Beauvoir au Japon. 
 
Un "classique" japonais qui n'a pas pris une ride d'un auteur dont je poursuivrai la découverte même si sa large bibliographie n'est malheureusement que partiellement traduite. 
   
Du même auteur, voir aussi :
 
Titre français : Kaé ou les deux rivales
Titre anglais : The Doctor's Wife
Auteur : Sawako Ariyoshi
Première édition : 1967

mercredi 23 septembre 2020

Soufi, mon amour / The Forty Rules of Love de Elif Shafak

 

A bientôt quarante ans, Ella Rubinstein mène une vie tranquille et bien rangée dans sa maison du Massachussetts, entourée de son mari, de ses trois enfants et de son vieux golden retriever. Elle débute une activité de lectrice pour une maison d'édition qui lui a confié le manuscrit d'un auteur inconnu, Aziz Z.Zahara, Sweet Blasphemy / Doux Blasphème. La découverte de ce texte et la correspondance électronique qu'elle initie avec l'auteur font étrangement écho à sa propre vie et la pousse à se poser des questions soigneusement évitées jusque là, sur son mariage, sa vie, ses aspirations.
 
En paralèlle de l'histoire d'Ella et par altenance de chapitres, le livre nous transporte au 13ème siècle, sur les traces de Sham de Tabriz, derviche itinérant, et de Rumi, leader spirituel, intellectuel brillant qui deviendra un poète célébré à travers les siècles. Deux personnages extraordinaires qui vont se trouver et se nourrir spirituellement l'un de l'autre au travers d'une amitié exceptionnelle. Une histoire à voix multiples pour varier les points de vues, à charge ou à décharge, celles de Sham et de Rumi mais aussi de son épouse, ses enfants, un ivrogne, une prostituée, un sultan, un soldat, un moine, un novice, etc.

Après la batarde d'Istanbul / The Bastard of Istanbul, j'avais envie de re-piocher dans la bibliographie d'Elif Shafak et suis définitivement séduite par cette auteure d'origine turque en refermant Soufi, mon amour / The forty Rules of Love. Ce roman organisé en cinq parties associées aux éléments - la terre, l'eau, le vent, le feu, le vide - nous plonge au coeur du soufisme, branche de l'islam axée sur les plendeurs de l'amour, le refus des conventions, le moment présent, l'observation, la tolérance, la sérénité, la sincérité, etc. 
Il aborde avec brio un sujet universel hors du temps, celui de l''Amour" (avec un grand"A"), au travers de l'amitié de ces deux personnages de légende tirés des limbes de l'Histoire et auxquels l'auteure donne un souffle moderne de vérité. Au regard des leçons de vie qu'ils apportent, l'histoire d'Ella et Aziz en devient presque mineure et anecdotique malgré l'effet miroir qu'elle est sensée apporter au roman.
 
Un texte magnifique qui ouvre l'esprit et le coeur, un voyage spirituel qui pousse à la réflexion : une perle rare de la littérature mondiale. 
♥♥♥       
 
Extraits du texte (une sélection difficile à faire) : 
Isn't connecting people to distant lands and cultures one of the stength of good literature ?
 
I began to compile a list that wasn't written down in any book, only inscribed in my soul. This personal list I called The Basic Principles of the Itinerant Mystics of Islam. To me they were as universal, dependable, and invariable as the laws of nature. Together they constituted the Forty Rules of the Religion of Love (...) One of those rules said, The Path to the Truth is a labor of the heart, not the head. Make your heart your primary guide. NOT your mind! Meet, challenge, and ultimately prevail over your nafs with your heart. Knowing your self will lead you to the knowledge of God.
 
"The sharia is like a candle,"  said Sham of Tabriz. "it provides us with much valuable light.But let us not forget that a candle helps us go from one place to another in the dark. If we forget where we are headed and instead concentrate on the candle, what good is it ?"
 
Some people make the mistake of confusing "submission" with "weakness", whereas it is anything but. Submission is a form of  peaceful acceptance of the terms of the universe, including the things we are currently unable to change or comprehend. 
 
You can study God through everything and everyone in the universe, because God is not confined in a mosque, synagogue, or church. But if you are still in need of knowing where exactly His abode is, there is only one place to look for Him : 
in the heart of a true lover.
 
His name is Mawlana Jahal as-Din but he often goes by the name Rumi (...) Rumi has the quality very few scholars ever had: the ability to dig deep below the husk of religion and pull out from its core the gem that is universal and eternal.
 
Patience does not mean to passively endure. It means to be farsighted enough to trust the end result of a process. What does patience mean ? It means to look at the thorn and see the rose, to look at the night and see the dawn. Impatience means to be so shortsighted as to not be able to see the outcome. The lover of God never runs out of patience, for they know that time is needed for the crescent moon to become full. 
 
 There are more fake gurus and false teachers in this world than the number of stars in the visible universe. Don't confuse power-driven, self-centered people with true mentors. A genuine spiritual master will not direct your attention to himself  or herself and will not expect absolute obedience or utter admiration from you, but instead will help you to appreciate and admire your inner self. 
True mentors are as transparent as glass. They let the light of God pass through them. 

The whole universe is contained within a single human being - you.

You think I am a religious man. But I am not. 
I am spiritual, which is different. Religiosity and spirituality are not the same thing.

I am a Sufi, a child of the present moment. 

Sufis love God simply because they love Him pure and easy, untainted and non negotiable.
Love is the reason. Love is the goal. (...)
Love cannot be explained. It can only be experienced.
Love cannot be explained, yet it explains all. 
 
Titre anglais : The forty rules of love
Titre français : Soufi, mon amour
Auteur : Elif Shafak
 Première édition : 2010

vendredi 18 septembre 2020

Les cygnes de la cinquième avenue / The Swans of Fifth Avenue de Melanie Benjamin

 

Truman and Babe. Darkness and light, elegance and impudence. Beauty and brains, heart and soul.
Together.
 
Sur trois décennies - années 1950-1970 - petite incursion dans le monde très select de la haute société new-yorkaise au travers de ce roman bâti autour d'une histoire vraie, celle de l'écrivain Truman Capote, chéri de ses dames très mondaines qu'il appelait "ses cygnes" et de sa surprenante amitié amoureuse avec Babe Paley, la plus parfaite de ces cygnes.  
 
 Babe Paley has only one fault - she's perfect. Other than that, she's perfect.
 
Auteur de Breakfast at Tiffany / Petit-déjeuner chez Tiffany  et de In Cold Blood / De sang-froid, ses plus grands succès, Truman Capote est un peu celui par qui le scandale arrive et qui, après être passé au firmament se retrouvera complètement ostracisé "pour trahison" par ceux qui l'ont porté aux nues et toléré dans leur monde pendant des années. 
Un personnage complexe, petit, efféminé, homosexuel assumé, clown écorché, tout à la fois séducteur, conteur, champion de la formule, amuseur public un peu bouffon, confident avide des cancans et des secrets qu'il sait susciter. Petit provincial surdoué en mal d'amour, il a su se frayer un chemin jusqu'aux sommets, jusqu'aux dames "de la haute" qui lui ouvre leur monde, y compris celui de leurs époux qui ne voient aucune menace en lui du fait de son inclinaison sexuelle tout en s'amusant de ses facéties.    
 
Epouse de William Paley, patron fondateur de CBS, Babe Paley incarne quant à elle la "trophy wife" américaine dans toute sa splendeur : LA femme mondaine qui cultive et perfectionne sans cesse son capital beauté, une épouse, une mère et une amie parfaite en tout. Elle a été élevée pour ça, pour briller en société, pour décrocher le meilleur parti possible - celui assure la position sociale et familiale, le nom, l'argent - et c'est un modèle du genre, LA référence : jamais elle ne dit du mal d'autrui, c'est une icone de la mode, du style et du bon goût, une habituée des pages people des magazines, une maîtresse de maison qui anticipe tous les besoins de ses hôtes dans ses différentes résidences, et elle semble mener sa vie à la perfection, dans tous les domaines.   
 
Au premier abord, l'amitié de Babe Paley et de Truman Capote n'a rien d'évident et peut surprendre, une vraie touche d'excentricité dans un univers lissé parfaitement contrôlé ... mais finalement elle se comprend car tous deux sont victimes de leur image : deux acteurs en représentation permanente, prisonniers de leurs rôles, qui trouvent du réconfort l'un auprès de l'autre, pas dupes lorsqu'ils se reconnaissent et peuvent enfin laisser tomber le masque pour reprendre une bouffée d'oxygène et partager cette humanité qui étouffe, si fragile, bien préservée du regard des autres mais qui ne demande qu'un reflet dans le miroir d'une âme soeur pour exister. 

Un roman éblouissant, très documenté, tout en finesse et en intimité pour redonner vie non seulement à ces deux personnages qui prennent véritablement corps et âme mais aussi à tous ceux qui les entourent, toute une époque, un milieu, une ambiance ... 
Melanie Benjamin a essayé de comprendre ce qui pouvait bien se cacher derrière les images de papier glacé de l'époque, cette étrange amitié et surtout, ce qui est parfois qualifié de "suicide social de Truman Capote" lorsqu'ils publie dans Esquire de La Côte Basque, 1965, un chapitre-extrait annonçant son roman Prières exaucées jamais achevé, un texte qui lui fermera définitivement les portes du monde qu'il pensait pourtant lui être acquis ; combinant enquête et imagination, l'auteure nous offre une magnifique histoire, bien écrite et intéressante car bien sûr, pour ne rien gâcher, au travers de ces biographies passionnantes, on apprend plein de choses au passage. 
 
Ainsi, si le nom de Truman Capote ne m'était pas totalement inconnu, j'aurais été bien en mal de citer l'une de ses oeuvres. Avec la publication de In Cold Blood / De sang-froid, roman basé sur un fait divers sur lequel il a enquêté pendant plus de 5 ans, il est pourtant celui qui se targait d'avoir inventé un "genre nouveau", celui du roman basé sur des faits réels (nonfiction novel). Au titre des anecdotes, on apprend également qu'il apparait sous les traits d'un personnage du roman Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur / To kill a mockingbird dont l'auteur, Harper Lee, était une amie d'enfance . Quant aux préparatifs de son grand bal masqué Noir et Blanc, grand événement mondain organisé en 1966 au Plaza hotel de New-York, les détails sont particulièrement croustillants, dignent de tous les Voici et Gala réunis !
Il ne faut pas oublier le monde de Babe et des autres cygnes, tout aussi fascinant ... voire pathétique et affligeant ... car à toujours vouloir briller, c'est toute une part d'humanité qu'il faut sacrifier, l'âme amputée de la spontanéité et de l'authenticité.   
  
Extraits du texte : 
That was the difference between them, because she needed only Truman's love, and he needed the world's.

All the money in the world couldn't (...) stop the ravages of time and regret. And that was the secret, the wonder of Truman (...)Truman made them forget all that. He had amused them. Their husbands didn't want to talk to them. They grew bored talking to one another, these glorious creatures, for they were all the same. Blond, brunette, tall, short, European or Californian, they were the same ; only the exteriors were different. And they devoted their lives to maintaining this difference, striving to shine, to be the jewel who stood out. Yet at night, they took off the diamonds and gowns and went to empty beds resigned to the fact they were just women, after all. Women with a shell life. 
 
And the ball, that glorious Black and White Ball when they were so exquisite, so rare adn coveted, that was their summit. Everyone's summit - New York's summit. 
 
Titre original : The Swans of Fifth Avenue
Titre français : Les cygnes de la cinquième avenue
Auteur : Melanie Benjamin
Première édition : 2016

vendredi 7 août 2020

L'étrangère de Valérie Toranian

Les vivants ne doivent pas se reprocher d'être vivants.
Sinon les Turcs auront tout pris. La vie et la raison..

Adoptant la forme d'une biographie romancée, Valérie Toranian rend hommage à sa grand-mère paternelle d'origine arménienne et à travers elle, à toutes les victimes du génocide arménien, avéré mais jamais reconnu par les gouvernements Turcs successifs depuis maintenant plus d'un siècle.

Dans une alternance de chapitres entre fin et début du XXème siècle, la narratrice emploie la première personne du singulier pour nous parler de sa famille et de sa relation particulière avec cette grand-mère-gâteau - Nani - dont la relation va se "nourrir non par les mots, mais par la bouche" et la troisième personne du singulier lorsqu'elle retrace le parcours de cette même Arvani, d'Amassia - sa ville d'origine - à Paris, en passant par Alep, Constantinople et Marseille. 

Une grand-mère rescapée des convois de femmes déportées en 1915 après que les hommes aient été arrêtés et exterminés alors qu'elle n'avait que 16 ans et toute jeune épouse (déjà veuve) d'un mariage arrangé par son père. Témoin du pillage de sa maison à peine quittée ; survivante parce que sa mère avait réussi à cacher un peu d'argent et qu'elle a été protégée par une marraine plutôt maligne et aussi parce qu'elle n'était "pas assez belle pour être vendue" ... Témoin des horreurs de la déportation, de la faim, de la soif, de la déchéance, de la mort et du désespoir des mères marqué de quelques épisodes particulièrement  éprouvants ... L'exil à plusieurs reprises, la résilience, un mariage de convenance pour quitter Constantinople parce qu"'une femme sans homme ne peut rien" ...

Un personnage pragmatique et parfois décalé dans la France d'après-guerre, plein d'une dignité rigide un peu froide mais chargée de respectabilité, qui ne se raconte pas et qui veut garder le secrets des épreuves traversées pour elle malgré les solicitations répétées de sa petite-fille ; une femme toutefois soucieuse de préserver la mémoire des siens par le maintien de la langue et de la culture dont elle est issue alors que son fils a fait le choix d'épouser une "pure française", professeur de français et de latin.
Fruits des deux cultures, Valérie petite-fille sait habilement jouer sur les deux tableaux pour s'allier mère et grand-mère, branche française et branche arménienne, en semant au passage quelques anecdotes cocasses dont le lecteur se régale. On découvre également la frustration et la douleur des arméniens liée à la non-reconnaissance du génocide de leur peuple avec l'incompréhension qu'elle génère.. 

J'ai lu L'étrangère d'une traite, un livre plein de tendresse pour cette grand-mère d'un autre temps dont l'histoire a en outre le mérite de documenter une part d'histoire trop souvent passée sous le tapis et à laquelle j'ai pu être sensibilisée par des amis d'origine arménienne dont l'histoire familiale fait largement écho à celle d'Arvani.

Le roman d'une histoire vraie qui sonne juste, une pierre déposée à l'autel du martyr du peuple arménien montré ici par le petit bout de la lorgnette, à découvrir.  

Extraits du texte :
- Chaque jour de la vie qui me reste, je remercierai Dieu de t'avoir pour marraine.(...)
- Remercie-le plutôt de ne pas t'avoir faite belle.

La dysentrie, le typhus, la malaria et la famine sont des agents actifs de l'extermination.

Dieu t'a fait un cadeau immense, Aravni, c'est de ne pas encore avoir d'enfant. Tu n'as pas eu à choisir entre le donner ou risquer de le voir crever dans tes bras. Alors arrête de juger.

Je voudrais être juive parce que c'est comme être arménien avec la reconnaissance en plus.
(...)
Le fait que les Turcs refusent juqu'à aujourd'hui de reconnaître le génocide des Arméniens rend fou. Ce serait comme dire aux descendants des Juifs dans une Europe où les nazis auraient gagné la guerre : il ne s'est rien passé, c'était la guerre et ses dommages collatéraux et vous avez émigré pour aller faire fortune ailleurs. Il y a presque autant de preuves du génocide arménien que de l'holocauste juif. Elles sont dans les archives turques (dont l'accès libre est refusé aux historiens), dans les archives allemandes (en accès libre), dans les archives américaines (en accès libre également). Mais la Turquie refuse, gouvernement après gouvernement, depuis Mustafa Kémal, de reconnaître ce crime de son passé et fait pression pour empêcher les Arméniens d'en faire état.
(...)
Ce dénit d'histoire est un noeud coulant qui empêche tout Arménien, non pas de vivre, mais de respirer normalement.

Sur les photos de famille, elle se tient raide, l'air distant, presque froid. J'ai longtemps mis cette expression sur le compte d'une timidité face à l'objectif, mais il n'en est rien. Elle pose en femme respectable. Chacun doit comprendre qu'aucun des drames de sa vie n'a eu raison de ses bonne manières, héritage de sa mère et de l'éducation stricte donnée aux filles. Sous la chair ronde, un corset de convenance articule son corps dans une vigilence permanente.

Titre : L'étrangère
Auteur : Valérie Toranian
Première édition : 2015

vendredi 19 juin 2020

Les rêveurs d'Isabelle Carré

 Je suis une actrice connue, que personne ne connaît.

Dans cette autobiographie romancée, Isabelle Carré se livre et raconte sa drôle de famille, son enfance et le décalage persistant entre son être et son paraître, ses difficultés à vivre parfois mais aussi le chemin du salut par le cinéma et la scène.
Des souvenirs apparemment livrés avec honnêteté et sans faux-semblant, un peu comme ils viennent en suivant une trame plus ou moins chronologique égrenée de retours en arrière et de digressions faites de réminiscences ou de suppositions, complétées d'extraits de journaux tenus depuis l'enfance.

Cette chronique familiale et personnelle débute à la fin des années 1960 avec un couple parental singulier, même dans le contexte libertaire post-soixante-huitard : une mère fragile, désavouée par sa famille aristocrate "fin de race" pour une grossesse hors mariage et un père qui l'épouse et fait sien celui qui sera le grand frère de l'auteur. Un papa désigner, créatif tourmenté par son identité sexuelle, totalement déphasé par rapport à sa famille prolétaire modeste. Les enfants font le grand écart lorsqu'ils sont accueilllis par ces familles aux milieux sociaux si diamétralement opposées, une fratrie de trois enfants, Isabelle au milieu avec un grand et un petit frère.

Une enfance rêvée ou des rêves d'enfance au cours des années 1970 puis le parcours se trouble avec le temps et la tension grandissante entre les parents qui finissent par se séparer et divorcer lorsque le père fait son coming-out. Tentative de suicide, internement, indépendance à quinze ans seulement, la jeune femme discrète qui finit par sortir de la chrysalide offre une image lissée au monde, une façade qui cache beaucoup de sensibilité, de vulnérabilité et d'interrogations.

Un "livre-confession" qui fait voler en éclat retenue et discrétion apparentes, Isabelle Carré semble vouloir déchirer un voile qui l'étouffe et casser une image trop simpliste qui ne reflèterait pas son moi profond et sa complexité. Alors si ce roman se laisse lire, il n'en est pas moins dérangeant pour son côté "débalage-thérapeutique" qui met parfois le lecteur dans la position inconfortable de témoin-voyeur-thérapeute.
    
Je n'appartiens pas au club des cinéphiles avertis et connais à peine le visage de l'actrice alors j'avoue être peu sensible à l'aspect autobiographique de ce roman qui, pour moi, vaut finalement plus comme témoignage sur une époque et un itinéraire d'enfance. Il ne faut toutefois pas se leurrer, cette publication doit certainement plus à la notoriété de son auteur qu'aux qualités littéraires intrinsèques d'un ouvrage dont les afficionados doivent se régaler.

Tirés du  texte :
 L'enfant qui n'a pas possédé ce trésor ne le récupèrera jamais. 
Il restera pour toujours démuni, lésé, comme tous ceux qui ont grandi sans tendresse, 
et se sont rassurés seuls dans leur chambre, les genoux repliés dans des bras gelés. 

On devrait trouver des moyens pour empêcher qu'un parfum s'épuise, demander un engagement au vendeur--certifiez-moi d'abord qu'il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans une parfumerie ou un grand magasin, retrouvent l'odeur de leur mère, l'odeur d'une maison, d'une époque bénie de leur vie, d'un premier amour ou, plus précieux encore, quasi-inaccessible, l'odeur de leur enfance. 

Tout se transforme quand on va au cinéma : la folie de Romy Schneider devient grandiose, le mal-être de Patrick Dewaere bouleversant, le filet de voix de Charlotte Gainsbourg touchant, la fébrilité de Nastassja Kinski sensuelle... 

Quand la "petite voleuse" avoue à son voisin: "je vais au cinéma pour qu'on me rencontre....", c'est vrai, c'est de moi qu'elle parle. 
C'est toujours vrai, je fais du cinéma pour qu'on me rencontre ou plutôt pour rencontrer des gens. (...) 
Comme la Camille de Musset, je m'exerçais à travers d'autres vies à ne plus avoir peur de la mienne.

Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n'ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. 
Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l'était promis... 
Alors je m'offre une seconde chance, j'écris pour qu'on me rencontre.

Je rêvais d'un cadre, un cadre qui me tienne et me rassure.

Mon récit manque d'unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l'image de nos vies, 
en tout cas de la mienne, car il existe certainement des gens capables d'ordonner la leur.

Je n'ai questionné personne, j'ai seulement raconté ce que je savais, et le reste je l'ai inventé. 
Parfois je tombais juste, souvent sans doute à côté, mais c'est ainsi que je me rapprochait d'eux, en laissant vivre en moi.

Je suis le fruit d'un malentendu, d'une lettre déchirée trop vite. 
Ou plutôt la rencontre de deux malentendus, mon père ne pouvant s'avouer qu'elle sorte de vie il souhaitait déjà, 
et ma mère jetant sa dernière chance au panier. 
Le fruit de deux orgueil blessés, qui se sont réchauffés un moment.

Titre : Les rêveurs 
Auteur : Isabelle Carré
Première édition : 2018

lundi 1 juin 2020

Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

Libres, les mots galopent vers leur vérité. À ras du vide.

Avec les femmes du braconnier, Claude Pujade-Renaud nous offre un roman polyphonique magnifiquement orchestré pour rendre vie à trois personnages ayant marqué la poésie anglophone de l'après la seconde guerre mondiale, un triangle amoureux maudit formé par Sylvia Prath, Ted Hughes et Assia Wevill.

Le focus porte d'abord sur le couple Sylvia-Ted, l'américaine et le britannique alors qu'Assia, la survivante juive des camps n'apparaît qu'en second plan. Le focus s'inverse dans la seconde partie du livre pour faire porter l'éclairage sur la relation Assia-Ted alors que Sylvia passe dans l'ombre sans jamais totalement disparaître.

Sylvia est une surdouée profondément tourmentée, orpheline trop tôt d'un père adoré d'origine allemande, migrant renié par sa famille pour s'être détaché de Dieu, une "écorchée" à la fois proche et éloignée de sa mère qui l'a faite internée après une tentative de suicide. Sa rencontre avec Ted est intense, animale. Ils se marrient, voyagent, créent, s'encouragent, ont une petite fille, quittent Londres pour une maison du Devon, ont un deuxième enfant, un garçon. La créativité de Sylvia se nourrie de ses grossesses, c'est une mère de famille attentive, une ménagère perfectionniste et bien organisée qui trouve toujours du temps pour l'écriture, pleine du énergie débordante mais hantée par une touche d'ombre qui l'enveloppe et la dévore à intervale régulier.

Ted est le "braconnier" avec un côté rustique et primitif, un amoureux de la nature en connexion avec la vie animale, un séducteur qui ne peut se satisfaire d'une vie monogamique à long terme. Même si le couple qu'il forme avec Sylvia fascine et devient mythique, celui-ci ne résiste pas à sa complexité sous-jacente et à la relation qui va naître avec Assia.
Lorsque le couple Assia-Ted prend le dessus, il sera bien difficile à Assia, après le suicide de Sylvia, de trouver la plénitude et de tracer sa propre voie, tourmentée par le fantôme de celle qui n'est plus là mais occupe encore le terrain et la mémoire des lieux et de ceux qu'elle a touché...

Toujours extrêmement bien documentés et étayés d'extraits des œuvres des personnages auxquels ils redonnent vie, les romans de Claude Pujade-Renaud que j'ai pu lire sont à chaque découverte des petits bijoux d'orfèvrerie, parfaitement montés, Le braconnier ne fait pas exception. La multiplicité des voix permet de varier les points de vue et de donner toute la mesure de l'humanité, de la psychologie et de la complexité de chacun des personnages. On les découvre dans leur quotidien et au travers de leurs écrits qui les dévoilent dans toute la profondeur de leur être avec leurs aspirations et leurs tourments, leurs failles, leurs liens, leur héritage ou encore le contexte de leur époque.

Un texte et une langue parfaitement maîtrisés, une lecture prenante, agréable et instructive.  Je ne connaissais pas ces poètes aux destins tragiques, la malédiction se poursuivant jusqu'à la génération suivante si bien que si le texte est essentiellement concentré aux années 1950-1960 il se poursuit jusqu'aux années 2000. Un très bon roman.

Jamais déçue par Claude Pujade-Renaud, une valeur sûre.

Du même auteur, voir aussi :
Tout dort paisiblement sauf l'amour

Titre : Les femmes du braconnier
Auteur : Claude Pujade-Renaud 
Première édition : 2010

samedi 22 février 2020

Le voleur d'éternité d'Alexandra Lapierre

XVIIème siecle

Des "Borders" (frontière entre l'écosse et l'Angleterre) à Cambridge, de Cambridge au service du Comte d'Arundel, de l'Angleterre à l'Italie puis à la turquie, Alexandra Lapierre nous emmène sur les traces de William Petty, le "voleur d'éternité". Un roman qui redonne vie à cet oublié de l'histoire, universitaire-caméléon visionnaire à l'œil sûr, passionné par l'antiquité et ses vestiges dont il extirpa des fragments des bords de la Méditerranée pour les rapporter à son maître en Angleterre qui consacra sa fortune à constituer ses collections.
L'histoire d'un homme épris de beauté et de liberté dans un contexte marqué par toutes sortes de carcans, de rivalités et de Luttes de pouvoirs : entre le comte d'Arundel et le duc de Buckingham, entre différentes factions et/ou obédiences religieuses- anglicans, catholiques, Jésuites, orthodoxes, ottomans-, entre anglais, français, italiens, grecs ou turques, etc.

L'auteur nous livre ainsi la petite et la grande histoire, une introduction bien intéressante à l'Angleterre et à l'Europe du XVIIème, aux passions et aux événements constituant la génèse des musées d'aujourd'hui. Et pour déméler le romancé de l'avéré, Alexandra Lapierre partage ses notes d'enquête à la fin de l'ouvrage (20% du livre) avec ses sources d'une part et la part d'ombre qu'elle a imaginé d'autre part.

Un livre bien écrit et un ouvrage enrichissant qui m'a appris plein de choses non seulement sur le personnage mais aussi sur les Borders, la vie à Cambridge, l'Europe du XVIIème... une lecture pour apprendre en s'évadant, comme je les aime, tout simplement !

Titre : le voleur d'éternité 
Auteur : Alexandra Lapierre
Première édition : 2004

jeudi 16 janvier 2020

Tout dort paisiblement sauf l'amour de Claude Pujade-Renaud

"Dans cette vie, elle vous appartient ; dans l'histoire, elle sera à mes côtés." 
"Vous la rendrez heureuse en cette vie - Je veillerai à son immortalité."

En 1855, à Sainte-Croix, aux Antilles Danoises, Régine Olsen-Schlegel apprend le décès de son ancien fiancé, Soren Kierkergaard. Des fiançailles engagées l'année de ses 18 ans, qui n'avaient duré qu'un an, entre septembre 1840 et août 1841, avant d'être rompues brutalement et sans explications par celui qui deviendra l'un des plus célèbres philosophes/écrivains/poètes danois. Deux ans après cette rupture, la jeune femme accepta la demande en mariage de Frederick Schlegel, son ancien précepteur, érudit qui mena une riche carrière dans la fonction publique, gouverneur aux Antilles Danoise chargé d'y éradiquer l'esclavage aboli en 1848, puis membre du conseil municipal de Copenhague, l'"Athènes du Nord", dont il deviendra aussi le maire.

Dans ce roman, nous partageons la vie et les pensées de Régine, parfois celle de son mari ou d'autres personnages proches d'elle et de Kierkergaard, avec des dialogues, des correspondances et des interrogations qui nous font finalement découvrir, à travers eux, le penseur, son œuvre, son influence sur l'époque. Un peu comme dans l'ombre de la lumière qui relatait l'histoire d'Élissa, égérie cachée de Saint-Augustin, Claude Pujade-Renaud rend vie et hommage à la "femme de l'ombre" qui se cache derrière l'œuvre d'un grand homme, cette fois, Soren Kierkengaard.

Une relation brève mais suffisamment marquante pour que les vies de Régine et Soren soient indissociables, base d'un étrange triangle complété par Frederick. Considéré comme le précurseur de l'existentialisme, Soren était le petit fils d'un "petit gardien de moutons" ayant fait fortune dans le commerce de la laine. Victime de la "mélancholie familiale", il était l'un des deux fils survivants d'une famille de sept enfants semblant marquée par une malédiction qui emportait ses membres avant l'âge de 33 ans. Au regard de son parcours, de la marge fine entre folie et génie et de sa relation privilégiée avec Régine, ses différents écrits son relus, cités et analysés par les personnages pour leur redonner du sens : discours édifiants, Journal du séducteur, l'instant, Le Lis des champs et l'oiseau du ciel, La reprise, Ou bien... Ou bien, Coupable non coupable, Crainte et tremblement, Point de vue explicatif de mon œuvre, etc

Un très beau roman qu'on lit presque d'une traite, emportés vers une autre époque, dans le sillage de ces personnages avec lesquels on vit, le temps d'un livre, alors qu'ils nous apportent comme une évidence leur éclairage sur la personnalité et l'œuvre entière de Kierkengaard.

Tiré du texte :
Presque neuf mois entre ce signe d'adieu et son décès. 
Comme si, en partant aux antipodes, j'avais accouché de sa mort. La seule grossesse que je connaîtrais ?

Frederick affirme qu' on ne saurait le classer parmi les philosophes, en tout cas pas un philosophe traditionnel. 
Selon lui, ce serait plutôt un penseur religieux. Mais également un poète et un romancier.

"je souhaite ici exprimer que je fus et demeure aussi obligé par les fiançailles que par un mariage,
 et c'est pourquoi mon héritage lui revient exactement comme si nous avions été mariés."

Cette œuvre considérable, ces milliers de pages foisonnante, novatrices, ont été publiées en sept années, de 1843 à 1850, 
entre trente et trente-sept ans ! (...) l'essentiel avait été élaboré (...) dans le sillage de la souffrance et de la séparation.

Le premier grand amour de Soren Kierkengaard fut entre son père et lui. Ce qui n'altère en rien celui qu'il me voua.
 Comme je peux dire : j'aime Frederick, sans renier mon lien à Soren. 

Comment parvient-il à concilier ce thème essentiel chez lui- choisir son existence, devenir soi (...)-
avec le thème augustinien, luthérien (...) : l' homme ne peut rien sans la grâce divine ? (...)
 M'est simplement revenu une phrase de lui :"Tout dort paisiblement sauf l'amour." 

Me revient un passage de je ne sais plus quel ouvrage : tu compares le lecteur à un oiseau picorant ce qui fait sens pour lui, 
ou plutôt donnant sens à ce qui est écrit et n'est jamais figé puisque, selon toi, 
ne saurait exister une signification unique par l'auteur, le lecteur est créateur.

Titre : Tout dort paisiblement sauf l'amour 
Auteur : Claude Pujade-Renaud
Première édition : 2016

mercredi 6 novembre 2019

Ma très chère grande sœur de Gong Ji-young

Bongsun était la seule et unique personne qui me prenait dans ses bras quand je me sentais triste et abandonnée. Elle était pour moi une mère, une grande sœur, en même temps qu'une amie et le premier être humain que j'ai vu en arrivant au monde. 

A priori, un roman autobiographique.
Dans ce livre, Jiang-a est écrivain et évoque ses souvenirs de Bongsu, sa "très chère grande soeur", enfant battue"généreusement" recueillie par ses parents mais dont la position au sein de la famille n'en était pas moins ambiguë et inégale, entre parent pauvre et bonne-garde d'enfant chargée de surveiller la petite dernière.

Au travers de cette histoire, sous un regard de Jiang-a petite fille, on entre dans l'intimité d'une famille et sa transformation sociale alors que ses conditions de vie s'améliorent. Une histoire d'enfance plutôt triste mais pleine d'émotion et de lucidité.

Une lecture intéressante et facile à lire.
Encore un excellent roman coréen qui nous permet, au travers de cette histoire particulière, de découvrir une époque et certains éléments sociologiques de ce pays fascinant.

Du même auteur :
Nos jours heureux

Titre : ma très chère grande soeur
Auteur : Gong Ji-young
Première édition : 1998

vendredi 16 août 2019

Mrs Hemingway/ Mrs Hemingway de Naomi Wood


Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer, Martha Gellhorn et enfin, elle, Mary Welsh. 
Une famille mal assortie. Des soeurs improbables. 

Sous le titre de Mrs Hemingway se cachent non pas une mais quatre femmes : Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer, Martha Gellhorn et Mary Welsh, les quatre épouses qui se sont succédées auprès du célèbre écrivain prix Nobel américain, des années 1920 jusqu'à sa mort en 1961.

Dans ce roman, Naomi Wood imagine la façon dont ces femmes se sont croisées et succédées. L'auteur construit le récit autour des moments de transition de l'une à l'autre pour en faire des héroïnes qui semblent se passer le relais : Hadley à Fife, Fife à Martha, Martha à Mary. Ces périodes clés sont entrecoupées de retour dans le temps permettant d'évoquer les circonstances des rencontres d'Hemingway avec chacune d'entre elle. 

À travers les époques, des années folles à l'après seconde guerre mondiale, l'auteur nous promène à Paris, Antibes, Key West, Cuba, Londres. Elle fait revivre avec force et crédibilité non seulement les lieux et les époques mais aussi le personnage d'Hemingway qui est le pivot du livre sans en être le héro ... même si on apprend beaucoup de choses sur lui !
On le voit briller puis veillir et se transformer, du jeune homme flamboyant à l'homme mûr dépressif, jamais seul, toujours accompagné et soutenu par l'amour de sa femme du moment. Des portraits qui rendent hommage et humanité à ses quatre épouses aux personnalités et sensibilités très différentes, l'une musicienne, les trois autres journalistes.

Une fiction bien montée et une lecture plaisante pour faire le plein d'émotions : amours, passions, tromperies, fêtes, voyages, alcool ... tout y est, il n'y a qu'à tourner les pages et apprécier ... et après, sous le charme comme ses femmes, nait comme une petite envie de (re)lire Mr Hemingway !

Extraits du livre :
Les livres sont comme les gens, ils sont bien meilleurs quand on ne les comprend pas tout à fait. 

Perdre sa capacité à écrire, c'était perdre sa capacité à libérer son esprit de ses angoisses. Écrire, c'était entrer dans une maison magnifique : un lieu propre et éclairé où la lumière tombait en de grands faisceaux blancs sur de beaux parquets en bois. Écrire, c'était se sentir chez soi, c'était y voir clair. 

Il n'y avait pas seulement deux femmes dans son mariage ; il y en avait toujours quatre - Hadley, Fife, Martha et Mary. Il fallait s'en accomoder. 

Titre français : Mrs Hemingway
Titre original : Mrs Hemingway
Auteur : Naomi Wood
Première édition : 2014