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lundi 6 mars 2023

La vie clandestine de Monica Sabolo

Dans ce roman présenté comme autobiographique, la narratrice, l'auteure, cherche au départ un sujet de livre. Une émission de radio l'oriente sur l'assassinat en 1986 de l'ancien P. D. G. de Renault,  Georges Besse, exécuté par des membres d'Action Directe ; elle pense tenir quelque chose qui sera à la fois "facile et spectaculaire à traiter" et "très éloigné d'elle". Elle s'intéresse alors aux deux femmes du commando, condamnées en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité, Nathalie Ménigon et Joëlle Aubronet, et commence à rassembler des informations, de la documentation et des témoignages qui doivent l'aider à donner corps et vie à ses personnages. 
 
Au fil des pages, elle livre au lecteur les éléments bruts et objectifs de ses recherches en nous révèlant que le secret et les zones d'ombres rencontrées au cours de son enquête ont des conséquences tant sur le plan professionnel que personnel. D'une part, elle a beau accumuler des renseignements, elle bloque sur l'écriture de son roman parce qu'elle n'arrive pas à cerner la psychologie de ses personnages ; cela l'amène à tirer sans cesse de nouveaux fils pour essayer de saisir, en vain, ce qui lui échappe. D'autre part, ces investigations réveillent des souvenirs d'enfance très intimes, profondément enfouis, qui refont progressivement et de plus en plus précisément surface. 

Par une alternance de chapitres qui passent de l'histoire, des acteurs, des motivations et des secrets d'Action Directe à ceux de sa famille, l'auteure construit un roman un peu atypique, une sorte de livre-enquête qui tourne à l'introspection personnelle, voire à la thérapie par l'écriture. Malgré les qualités indéniables de cette écriture, j'avoue avoir eu du mal à m'intéresser aux tenants et aboutissants du livre, en me demandant longtemps ce que les réminiscences de l'auteur pouvaient bien faire là et où tout cela allait nous mener. 
 
Alors bien sûr, on peut se dire que l'auteure est courageuse de nous livrer ce qui ressemble finalement à un témoignage intime très fort, plein d'humanité et riche en éléments de réflexion : elle se met à nu et tout cela traite de la difficulté de l'écriture, de la façon dont celle-ci influe et est influencée par l'expérience personnelle de celui qui tient la plume, il est aussi question d'humanité, de bien et de mal, de secrets, de traumatismes, de refoulement, de reconstruction, de redemption, de pardon... mais voilà, malgré une empathie inévitable et toute cette rationalisation, je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre. 
La façon dont le lecteur est mis en position de témoin un peu voyeur m'a génée ; impossible de me laisser entraîner par les émotions et le cheminement menant à l'apaisement partagé par cette auteure que je ne connaissais pas ... Et même un vrai soulagement de tourner la dernière page puis de boucler cette chronique afin de ne plus y revenir. 
Comme un rendez-vous raté avec Monica Sabolo !

Titre : La vie clandestine
Auteur : Monica Sabolo
Première édition : 2022

mercredi 15 février 2023

À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés de Parinoush Saniee

 
Cela fait trente ans que la révolution iranienne les a séparés et qu'ils ne se sont pas revus. Le temps des retrouvailles et des vacances est venu pour la famille Yousefi réunie autour de Mère, pour dix jours, sur une île turque, dans une grande maison louée pour l'occasion. La fratrie qui se retrouve comprend trois fils et deux filles, avec leurs conjoints, et la plupart des petits-enfants de Mère dont Dokhi, la petite-fille orpheline qu'elle éleve.
Du côté de "ceux qui sont restés" et qui n'ont jamais quitté l'Iran, Mohsen et Miryam, Mère et Dokhi. 
Du côté de "ceux qui sont partis", Mohammad venu des États-Unis, Mehdi de Suède et Mahnaz de France. 
 
La joie de se revoir et le partage des souvenirs rythment les premières heures et le début du séjour mais rapidement les tensions émergent parce que l'amertume, la jalousie et les non-dits ne sont pas loin mais que chacun tient à préserver Mère en évitant les sujets qui fâchent. Pourtant l'évitement est malsain et pour trouver l'apaisement en recréant des liens durables il va falloir affronter la vérité et crever les abcès, une démarche indispensable quand les images fantasmées par les uns sur les autres cachent de toutes autres réalités souvent bien douloureuses.
Pour ceux qui sont partis, il va falloir comprendre que "la chance de ceux qui sont restés" ne l'est que par rapport à un Iran qui n'existe plus, suspendu dans le temps et figé par les souvenirs, en oubliant que des transformations et des événements ont eu lieu sans eux, que ce soit sur le plan familial ou sociétal, les parents qui vieillissent, le poids de la politique qui s'immisce partout, le curseur de la position et de l'aisance familiale qui bouge, etc. 
Pour ceux qui sont restés, les" étrangers" ont eu la chance qui ne leur a pas été offerte, celle de la facilité et de "privilégiées" vivant dans des "pays de cocagne" sans même imaginer les difficultés qui ont dû être traversées en termes financiers, de renoncements, d'adaptation et d'intégration. 

Et puis il y aussi la nouvelle génération qui cristalise les espoirs et les tensions avec à son centre Dokhi, la fille d'Habib, disparu tragiquement, habitée par des cauchemars récurrents, préservée d'une histoire qu'elle ne connaît pas alors qu'elle voudrait tellement connaître la vérité sur ses parents.
 
Un huis-clos familial poignant sous forme de roman chorale pour faire tourner les points de vues, tous légitimes et compréhensibles tant que les zones d'ombres qui leur échappent ne sont pas explorées. Il nous fait plonger au cœur d'une famille meurtrie par l'histoire qui tente de raccommoder sa trame abîmée par la séparation dans l'espace et le temps. Tout y passe, les réussites comme les échecs, les épreuves, la souffrance, la jalousie, l'amertume et les rancœurs, la politique, les choix, les failles, les regrets et les espoirs. Et quand les masques tombent et que les secrets les plus profonds sont enfin révélés à l'issu d'une véritable thérapie familiale, la vérité que l'on croyait ne jamais pouvoir connaître finit par se dessiner pour laisser finalement place à l'essentiel.

Du même auteur, j'avais déjà beaucoup aimé Le voile de Téhéran ; avec ce roman, même régal tant sur le plan de l'écriture que celui de la trame traitée avec beaucoup de justesse. Si on perçoit l'histoire contemporaine de l'Iran en l'arrière plan, plus comme déclencheur que comme sujet même si elle reste toujours là, on reste avant tout sur une histoire de famille avec des personnages féminins centraux ; un récit basé sur des éléments finement observés et rendus, à valeur universelle qui fait écho à d'autres lectures et même à ma propre expérience d'expatriée sur les tensions qui peuvent naître de l'ignorance entre "ceux qui partent" et "ceux qui restent". 
Une valeur sûre !
 
Du même auteur, voir aussi :

Titre : À ceux qui sont partis, à ceux qui sont restés 
Auteur : Parinoush Saniee
Première édition : 2017

vendredi 10 février 2023

Flagrant déni de Hélène Machelon

Un soir au début de l'été, Juliette, 17 ans, est saisie de violents maux de ventre. Alertée, Agnès, sa mère, pense à une appendicite et la conduit en urgence à l'hôpital mais là, c'est le choc : Juliette croyait qu'elle allait mourir, elle est en train de donner la vie. 
Aucun signe de grossesse chez cette nageuse sportive de 48 kilos, des règles, un ventre plat, personne n'a rien vu venir ; un bébé qui n'était pas attendu arrive sans prévenir et par effraction, par césarienne, il s'impose comme un intru, c'est l'"Autre", innommable, et Juliette n'en veut pas. 
À la maternité, Juliette rejette l'aide de la psychologue qui lui est proposée mais avant de partir, elle est informée de ses droits, notamment du temps de réflexion que la loi lui octroie avant que l'abandon du bébé ne soit définitif. 
 
Ce que veut Juliette c'est juste rentrer chez elle et reprendre le fil de sa vie là où elle l'avait laissée mais l'insouciance de la jeune bachelière brillante prête à gagner son indépendance d'étudiante à la rentrée n'est plus tout à fait de mise quand le corps est meurtri et que l'esprit sans repos s'égare parfois jusqu'aux rivages de la folie. Nous voici plongés dans un véritable tourbillon émotionnel avec Juliette qui, comme la chenille, va d'abord s'isoler du monde avant de pouvoir déployer ses ailes ; les petits tracas de l'adolescente encore en construction deviennent bien puérils, ses certitudes volent en éclats, et il lui faut griller les étapes pour mûrir et passer directement à la case adulte.
Sa famille l'entoure de sa présence - Agnès, Rafaël son père, Chloé sa sœur cadette -, renvoyée à ses propres fractures, mais lui laisse de l'espace car c'est à Juliette qu'il revient de prendre ses décisions, seule, et elle doit le faire dans un temps contraint, celui que lui donne la loi, celui de l'été...
 
Hélène Machelon nous parachute au cœur de la famille Conti pour nous faire découvrir, en l'illustrant, le douloureux sujet du déni de grossesse. Une réalité dont la presse se fait régulièrement l'écho mais qui reste difficile à appréhender parce qu'elle touche de façon très personnelle certaines femmes à un moment de leur vie. Avec l'histoire de Juliette, la question  prend corps, devient humaine, tangible.
 
Un récit puissant et réaliste, sans angélisme ni jugement, traité avec justesse et sensibilité. Un roman magnifiquement écrit qui, pour moi, fera référence et me donne envie de lire d'autres livres de cette auteure.

Titre : Flagrant déni
Auteur : Hélène Machelon
Première édition : 2021

jeudi 24 mars 2022

Dans le silence du vent / The Round House de Louise Erdrich

États-Unis / Dakota du Nord - Été 1988.
Pour Joe, 13 ans, l'agression et le viol de sa mère marquent la perte de l'innocence et le début d'un été initiatique au cours duquel il va être confronté aux questions du droit et de la justice particulièrement complexes lorsque l'on vit dans une réserve indienne.
 
Dans ce roman, Louise Erdrich nous fait pénétrer dans un univers très proche de celui que j'avais découvert dans La malédiction des colombes / The Plague of Doves avec un cadre similaire - celui d'une réserve indienne du Dakota du nord - et des personnages que l'on semble retrouver - la tante, le grand-père, le juge tribal, le curé, etc. L'histoire est toutefois très différente. 
Le shéma narratif suit la chronologie des évènements de cet été tragique en nous permettant de suivre les bouleversements et les agissements de Joe, narrateur adulte devenu avocat qui revient sur cette période fondatrice de son adolescence. 
Il y a d'abord le choc, l'incompréhension et le deuil d'un cocon familial qui n'existe plus quand la mère s'isole du monde et se mure dans le silence. Il y a ensuite l'espoir d'agir avec son père, juge tribal avec lequel il reprend l'ensemble des dossiers de la réserve à la recherche d'indices ; un exercice qui s'avère finalement source de désillusions et de déception lorsque l'adolescent comprend la "futilité" des affaires jugées et les principes du "mille feuille" constitué des différentes juridictions traitant des affaires indiennes, compléxité et injustice garanties. Il y a la révolte lorsque le coupable est retrouvé et arrêté puis libéré pour des questions de technicalité. Il y a aussi l'amitié et le désir d'action du garçon qui va mener sa propre enquête avec ses copains pendant leurs vacances d'été, en parcourant à vélo tous les coins de la réserve à la recherche d'explications. Dans ce contexte sociologique particulier, ces jeunes personnages pas tout à fait sortis de l'enfance vont faire l'expérience du monde des adultes, une mise à l'épreuve leur faisant toucher une large palette de sentiments avec, à la clé, des décisions difficiles et irréversibles. Reposant sur les épaule d'un personnage de Joe très attachant, une trame plutôt "lourde" mais pas pour autant empoisonnée ni exempte de légèreté et de joies, oscillant entre colère, peur, culpabilité, impuissance largement contrebalancées par l'amitié, l'amour, l'insouciance, la solidarité ...
 
Un récit encore une fois admirablement construit, un fil tiré après l'autre jusqu'à ce que l'image d'ensemble prenne clairement forme ... pas tout à fait celle qu'on attendait.
Louise Erdrich montre une maîtrise parfaite du fond et de la forme qu'elle met au service de sa communauté pour lui rendre humanité et dénoncer les fléaux qui la frappe dans l'indifférence générale : ici, les violences et viols des "indigènes" qui restent monnaie courante, l'impunité de ceux qui commettent ces crimes et la complexité d'un système judiciaire infantilisant dans lequel la notion de justice semble bien diffuse. CQFD. Puissant et révoltant ! 

Du même auteur, voir aussi :

Titre français : Dans le silence du vent
Titre anglais : The Round House
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2012

jeudi 17 mars 2022

Regardez-nous danser (Le pays des autres 2) de Leïla Slimani

Entre Maroc et Alsace, suite de la saga familiale commencée dans Le pays des autres et retrouvailles avec Mathilde et Amine, Aïcha, Sélim, Selma, Omar auxquels viennent s'ajouter de nouveaux personnages comme Medhi, étudiant idéaliste puis fonctionnaire réaliste, futur mari d'Aïcha. L'histoire reprend au début des années 1960 et se poursuit jusqu'au début des années 1970 ; le Maroc est indépendant et oscille entre traditions et désir de modernité, espoirs et répression, sous la houlette d'un Hassan II autoritaire. Un récit qui mèle habilement les destins individuels aux aspects historico-politico-sociologiques plus larges du Maroc de l'époque.
 
Les années de vaches maigres sont derrière Mathilde et Amine qui se sont embourgeoisés. Toujours brillante élève Aïcha fait des études de médecine à Strasbourg tout en gardant ses racines au Maroc ; l'enfant timide s'ouvre à peine au monde et reste une jeune femme studieuse et réservée. Son frère Sélim termine ses années lycée où il est un sportif performant peu intéressé par les aspects scolaires, il rate plusieurs fois son bac et s'entend mal avec son père qui perd patience ; il finit par fuguer pour se fondre au sein de la communauté hippie d'Essaouira. Selma et Omar, la sœur et le frère d'Amine suivent aussi leurs chemins qui offrent chacun un éclairage sur une société marocaine à plusieurs vitesses, celle des privilégiés et celle des bidonvilles que l'on cache derrière de grands murs pour ne pas les voir.

Un bon roman agréable à lire, plaisant et prenant ; j'avais dévoré le premier volume et me suis plongée avec régal dans ce deuxième opus d'une trilogie dont j'attends maintenant l'épilogue. Un choix de publication presque en "feuilleton", en trois tranches plutôt qu'en "pavé" pour couvrir trois périodes et changer la perspective générationnelle. 

Du même auteur, voir aussi :

Titre : Regardez-vous danser (Le pays des autres vol. 2)
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2022

lundi 14 mars 2022

Le pays des autres de Leïla Slimani


 
Maroc - Fin des années 1940 / début des années 1960
 
C'est à la fin de la seconde guerre mondiale, dans son Alsace natale où elle l'a rencontré que Mathilde épouse Amine Belhaj, officier traducteur marocain de son régiment. Une fois la guerre terminée et Amine démobilisé, la jeune française rejoint son mari au Maroc où il veut mettre en valeur une terre achetée par son père décédé trop tôt. Très vite, la jeune femme comprend que sa vie sera très différente de ce qu'elle avait connu jusque là.
 
"Ici, c'est comme ça." 
Cette phrase, elle l'entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu'elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres.
 
Au début, Mathilde s'installe avec la famille d'Amine au cœur de la médina de Meknès. Française éduquée, Mathilde y est traitée avec déférence par sa belle-mère Mouilala ; elle sympathise et apprend la langue avec sa jeune belle-sœur Selma encore écolière en se désespérant de sa coquetterie et de son manque d'intérêt pour les études, et cohabite sans heurt avec ses beaux-frères, l'un ténébreux, Omar, l'autre handicapé cloitré. Elle passe beaucoup de temps à arpenter les rues et à écrire des lettres remplies d'exotisme à sa sœur Irène en arrangeant la réalité et en taisant l'essentiel. Elle comprend très vite que quoi qu'elle fasse, au Maroc elle aura toujours une place à part : pour la population marocaine elle restera une étrangère et pour la communauté des colons, son mariage avec un "indigène" la disqualifie, elle est considérée avec méfiance et/ou mépris et est infréquentable.
Viendront la naissance de Aïcha et celle de Sélim et leurs années à la ferme où la famille s'installe dès la maison construite, au cœur d'une propriété isolée. Des années à compter chaque dépense pendant lesquelles Amine s'investit corps et âme dans son projet non sans quelques erreurs et déconvenues, des années difficles de doute puis d'acceptation pour Mathilde qui se résigne à sa condition de mère au foyer, aux tensions avec son mari, au poids de la solitude et de l'isolement, aux heures passées au "dispensaire" où elle prodigue des soins de base aux ouvrières en leur offrant une oreille attentive et des conseils. 

Une saga familiale dont je me suis régalée, un peu déçue que l'histoire s'arrête au moment de tourner la dernière page   ... jusqu'à ce que je réalise qu'il existe déjà une suite formant une série dans laquelle l'auteur raconte son histoire familiale : ce premier volume est consacré à la génération de ses grand-parents et à l'enfance de sa mère médecin. On y découvre la timide Aïcha grandissant en sauvageonne à la ferme et fréquentant l'école des sœurs où elle subit l'ostracisme lié à sa condition de métis sans que cela l'empêche d'être une élève brillante habitée d'une touche de mysticisme. On cerne les difficultés, les compromis et conciliations nécessaires pour que le couple bi-culturel formé par ses grands-parents résiste car si l'amour en est le ciment initial, l'édifice à parfois du mal à tenir entre l'alsacienne-française-catholique et le marocain-musulman-ancien soldat devenu agriculteur entrepreneur ... parfois, un geste vient ranimer et renforcer leurs liens, comme un certain Noël où Amine va voler un arbre chez sa voisine pour offrir un sapin à sa famille.  
Enfin, si Mathilde refuse de suivre les informations dans la presse ou à la radio, l'actualité qui tisse l'histoire moderne du Maroc s'immisce malgré tout entre les lignes alors que le pays glisse doucement de la gestion sous mandat français vers l'indépendance avec les divisions et les violences qui l'accompagnent.

Un texte authentique sonnant juste, lu presque d'une traite, très bien écrit, un régal.
Prête à dévorer la suite !

Titre : le pays des autres
Auteur : Leïla Slimani
Première édition : 2020

mercredi 9 mars 2022

La belle de Jérusalem / The Beauty Queen of Jerusalem de Sarit Yishai-Levi

 
À Jérusalem, Gabriela est encore enfant lorsqu'elle recueille les confidences de sa grand-mère Rosa et découvre la "malédiction" des femmes de la famille Ermoza mariées à des hommes qui ne les aiment pas : en son temps, Raphaël, l'arrière-grand-père, avait renoncé à une belle Ashkenaze inacceptable au sein de sa communauté Sépharade espagnole et il s'était résigné à un mariage de raison avec Merkada. À son tour, leur fils modèle Gabriel vit ses amours contrariés, l'origine d'une "faute" impardonable que Merkada lui fit payer en le mariant à Rosa, pauvre orpheline employée à faire le ménage au service des anglais ; un couple triste cohabitant sans amour pour élever ses trois filles dont l'aînée, Luna, est la prunelle des yeux de Gabriel et le cauchemar de sa mère Rosa. "Beauté de Jérusalem", sûre d'elle, Luna croit pouvoir échapper à la malédiction familiale en épousant le prince charmant auquel elle fini par succomber. .. mais à nouveau, c'est une union malheureuse au cœur de laquelle Gabriela voit le jour : la malédiction l'affligera-t-elle à son tour  ?
 
Les personnages ploient sous les non-dits et les conventions sociales sources d'aigreurs, de désillusions, de tensions et de tristesse avec parfois quelques joies et des compensations parce que la vie suit son cours et que chacun s'adapte ou résiste à sa manière. Résignation, acceptation, rejet de la maternité ... "plombée" sur quatre générations par ses ménages sans amour et ses tensions mères-filles insupportables opposées à l'amour inconditionnel des pères, la saga de cette famille de commerçants du grand marché de Jérusalem nous fait découvrir le quotidien de cette ville à travers tout le 20 ème siècle en dessinant une formidable fresque historique et sociologique. Une façon de vivre l'histoire contemporaine d'Israël "de l'intérieur", du point de vue d'une famille juive, de l'époque où elle était encore sous contrôle Ottoman jusqu'à nos jours, en passant par la période sous mandat anglais, la guerre, les milices, les années fastes, les années maigres, les émigrants et les immigrants, les communautés qui se côtoient mais ne se mélangent pas avec aussi l'atmosphère si différente de Jérusalem éternelle et de Tel Aviv la festive ...
 
Un roman qui n'a rien d'un conte de fées et sur lequel on pourrait longuement débattre quant aux excès, aux disfonctionnements et à la psychologie des personnages de la famille Ermoza... Et pourtant j'ai aimé la rencontre avec les individus de cette famille qui se dévoilent au fil des pages avec leurs personnalités, leurs désirs, leurs failles, leur humanité pour finir de révéler la réalité occultée derrière les apparences. Un roman douloureux comme la naissance d'Israël montrant finalement que ni la beauté, ni la richesse, ni la sagesse ne peuvent garantir la paix et l'amour dont chacun à besoin pour grandir et nourrir sa part d'humanité. ❤️

Titre français : La belle de Jérusalem 
Titre anglais : The Beauty Queen of Jerusalem
Auteur : Sarit Yishai-Levi
Première édition : 2020

jeudi 3 mars 2022

Un livre de martyrs américains / A Book of American Martyrs de Joyce Carol Oates


Etats-Unis.
Le matin du 2 novembre 1999, sur le parking d'une clinique pour femmes de l'Ohio où sont pratiqués des avortements, Luther Dunphy abat le docteur Augustus Voorhees et son garde du corps. 
Pour Luther Dunphy, "soldat de Dieu", il ne s'agit pas d'un meurtre même s'il sait devoir comparaitre devant la justice de son pays qui qualifie son acte comme tel. Rien ne laissait présager du geste de ce père de quatre enfants, ouvrier du bâtiment, fervent croyant : ce n'est pas un illuminé, juste un être discret qui a agit seul, habité par ce qu'il croit être une mission divine pour la sauvegarde de vies innocentes. Alors, meurtrier ou martyr ? 
De son côté, le Dr Augustus Voorhees était un médecin dévoué et engagé, ardent militant de la cause des femmes et de leur droit à disposer librement de leur corps. C'était aussi un père de trois enfants, un garçon et deux filles dont la dernière a été adoptée en Chine. Martyr ou démon ?
Dans cette histoire dans laquelle non seulement les protagonistes mais aussi tous leurs proches se retrouvent aspirés où est le bien ? où est le mal ? Et qui sont finalement les véritables martyrs ? 
Ce roman nous fait d'abord découvrir la vie de chacun des deux hommes, le procès et les passions qui entourent la question de l'avortement aux États-Unis. Il aborde ensuite les conséquences familiales pour les épouses et les enfants avec une attention particulière aux deux filles aînées dont l'une devient boxeuse professionnelle et l'autre étudiante obnubilée par l'histoire de son père dont elle fait son sujet de thèse.
 
En changeant les points de vue, l'auteur ne cherche pas à nous faire prendre position mais à nous fait comprendre les motivations, les raisonnements, les ressorts psychologiques et les mécannismes qui conduisent chacun des personnages à agir comme il le fait dans une Amérique voilée d'obscurantisme. Une approche plutôt objective et réaliste au cœur d'un sujet complexe qui permet d'aborder beaucoup de choses, les rapports familiaux, l'éducation, le deuil, les questions sociales, le poids des traumatismes, l'ambiguïté des messages des églises, la question des sujets qui divisent la société, l'intolérance, etc. Ni tout blanc ni tout noir, rien n'est simple.
 
Un livre qui montre l'effet domino d'un acte de départ isolé, hyper violent, engendrant violence et souffrances, interrogations et incompréhensions, la chronique d'une société américaine de province loin du glamour Hollywoodien et des lumières des grandes villes de l'est. C'est un monde fracturé qui se nourrit de ses obsessions, où les communauté se côtoient sans se parler ni se comprendre. Il y a une espèce d'effet miroir entre les deux familles soumises au regard des autres, la notion que l' "enfant de" prend le dessus sur l'individu même si le temps fini par faire son affaire d'une célébrité involontaire bien difficile à porter. C'est dur et lourd même si la conclusion apporte une toute petite touche d'espoir et un peu d'apaisement.
 
Habilement construit et donnant matière à réflexion, ce livre marquant me fait découvrir une auteure américaine multi-primée que je ne connaissais pas auprès de laquelle je reviendrai sans doute, sa large bibliographie recelant plusieurs dizaines d'ouvrages.
 
Titre français : Un livre de martyrs américains
Titre anglais : A Book of American Martyrs 
Auteur : Joyce Carol Oates
Première édition : 2017

jeudi 13 janvier 2022

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan de Roland Pérez

 
Si Roland Pérez est un avocat réputé et un intervenant régulier à la télévision, j'avoue que je n'avais jamais entendu parlé de lui avant d'ouvrir ce livre. Il y raconte avec fraîcheur et humour un parcours de vie peu commun offrant un bel hommage au dévouement d'une mère exceptionnelle, Esther, dont le portrait truculent est presque une caricature de "la mère juive" dans tous ses excès. 

Petit dernier d'une fratrie de 5 enfants, Roland grandit pendant les années 1960 au cœur d'un HLM parisien, dans une famille juive séfarade originaire du Maroc. À la naissance, les médecins tentent sans succès de l'opérer pour redresser un pied-bôt et ils ne laissent aucun espoir à sa famille sur ses chances de marcher un jour normalement. C'est sans compter sur la persévérance, la foi et la poigne d'une mère convaincue que les médecins ont tort et que quoi qu'ils en disent, son fils finira non seulement par marcher mais en plus sans boiter. Avant d'en arriver là, il faudra en voir des docteurs et des spécialistes, attendre plusieurs années même avant de trouver la personne de confiance qui pourra s'occuper du petit garçon. Il lui sera alors imposé une immobilisation totale de plusieurs mois au cours de laquelle le poste de télévision et Sylvie Vartan occuperont une place centrale dans sa vie et dans celle de toute la famille, une passion qui durera toute la vie ...
 
Le récit alterne entre les réminiscences de l'enfance et les souvenirs de la vie professionnelle et personnelle de l'auteur une fois adulte. C'est un bonheur de chaque page et je me suis glissée avec délectation au cœur de cette famille vivante, solidaire, humaine, pleine d'amour et d'amitiés, tenue sous la houlette d'une mère dévouée qui consacre du temps à chacun, solide, attentive, aimante avec toujours un ou plusieurs plats qui mijotent et des douceurs "maison" à offrir aux nombreux visiteurs. Une mère un peu manipulatrice et comédienne aussi ne serait-ce que pour gagner du temps afin de convaincre à chaque visite de l'assistance sociale que les choses sont bien en main pour Roland et qu'il va bientôt marcher. Un monde dont le petit Roland est un témoin privilégié, capable de capter toute l'énergie qui l'entoure alors pour la rendre des années plus tard dans ces pages lumineuses, pleines d'espoir et de chaleur. 

Un très joli livre pour bien commencer l'année, qui pourrait certainement être scénarisé en comédie à succès .
 
Titre : Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan
Auteur : Roland Pérez
Première édition : 2021

lundi 20 décembre 2021

La maison allemande / The German House de Annette Hess

Début années 1960 - Francfort.
Eva vit au dessus du restaurant familial "La Maison Allemande", avec ses parents Ludwig et Édith, sa sœur Annegret, boulimique, infirmière dans une maternité, son petit frère Stefan et leur chien. Un peu avant Noël, Eva leur présente Jürgen dont elle espère la demande en mariage, un ancien séminariste aisé qui dirige l'entreprise de vente par catalogue développée par un père désormais atteint de sénilité, ancien prisonnier politique détenu et torturé par les nazis pour ses engagements communistes, et dont la mère est décédée sous les bombardements à la fin de la guerre alors qu'il avait été envoyé à la campagne.
Le jour des présentations, Eva, qui est interprète de polonais, est sollicitée en urgence pour traduire un témoignage dans le cadre de la préparation d'un procès qui s'ouvrira bientôt sur des crimes commis en Pologne par d'anciens SS, un sujet dont la jeune femme n'a jamais entendu parlé. Mais quand on lui propose d'assurer l'interprétariat pendant toute la durée du procès, aussi bien sa famille que Jürgen tentent de l'en dissuader. Troublée, cette mise sous pression l'incite plutôt à accepter et la voilà placée au cœur d'un grand procès historique. Elle découvre au travers des témoignages qu'elle traduit les atrocités perpétrées à Auschwitz, vite écœurée de l'attitude des accusés qui nient toute responsabilité et se présentent comme des gens honnêtes et respectables. Un procès qui fait controverse et divise plus de quinze ans après la fin de la guerre dans une Allemagne qui veut oublier et aller de l'avant, écartelée entre déni et devoir de mémoire alors que chacun doit se battre individuellement avec ses propres fantômes.
 
Un roman qui dresse un panorama intéressant et peu traité de la société allemande post-seconde guerre mondiale, ébranlée par les vagues d'une histoire que chacun tente pourtant d'oublier et d'occulter. Beaucoup de choses sont abordées : la culpabilité, la justice, la façon dont s'imbriquent la petite et la grande histoire, la place de l'individu par rapport aux événements, la mémoire, la transmission, le poids du silence et des secrets qui cherchent toujours un exutoire pour émerger. Percent également des questions de société, notamment sur le rapport des hommes et des femmes, entre un Jürgen traditionaliste et une Eva plus progressiste et ouverte. Et puis c'est une histoire de famille avec des personnages complexes, une sœur plutôt perturbée, des parents sympathiques mais sur lesquels Eva va finir par se poser des questions : quelle rôle ont-ils joué pendant la guerre et pourquoi n'ont-ils rien fait ou dit ? Autant de questions qu'il est bien difficile de juger hors contexte.  
 
Un bon moment de lecture centré sur le personnage d'Eva, combinant habilement histoire personnelle, événements historiques et questions de société.
 
Titre français : La maison allemande
Titre anglais : The German House
Auteur : Annette Hess
Première édition : 2018

mercredi 15 décembre 2021

État de terreur / State of Terror de Hillary Rodham Clinton et Louise Penny

Aux États-Unis, une nouvelle administration reprend les rênes du pays après quatre années d'une présidence désastreuse menée par le président Dunn retiré à Palm Beach. 
Doug Williams est le nouvel occupant de la maison blanche et son secrétaire d'État en charge des affaires étrangères, Ellen Adams. Une nomination étonnante compte tenu du passif entre les deux personnages, sans doute pas exempte d'arrière-pensées entachées du désir de revanche. En effet, accompagnée de Betsy, son amie de toujours propulsée au poste de conseiller personnel, Ellen Adam revient de sa première visite en Corée du Sud, un fiasco pour une mission qui aurait dû rouler sur du velours. Ellen, magnat de la presse qui avait fait campagne contre la candidature de Williams a abandonné le contrôle de son empire à sa fille Katherine et comprend que le terrain sur lequel elle avance désormais risque d'être miné. 

Mais ces querelles de clôchers sont bien mineures lorsque l'Europe est secouée par une série d'attentats non revendiqués, l'explosion de bus à Londres, Paris et Francfort. Que signifient ces attentats ? Les États-Unis sont-ils menacés ? Où est, et que concocte Bashir Shah le redoutable trafiquant d'armes ? Et si la menace était plus proche qu'on ne le croit, cachée au cœur même des plus hautes sphères de l'État ? À qui faire confiance ?
 
Voilà Ellen lancée dans une course contre la montre, de Washington à Francfort, en passant par Oman, l'Iran, le Pakistan et Moscou ; le danger est partout et avance dans l'ombre des trafiquants, des terroristes, des mafias et des conspirationistes ; c'est un jeu du chat et de la souris dans lequel sont entraînés tous les proches d'Ellen, sa fille Katherine, son fils Gil et son amie Betsy.

Un thriller bien enlevé issus d'une collaboration réussie entre Hillary Rodham Clinton, l'ancienne candidate à l'élection présidentielle américaine / ancienne secrétaire d'État et Louise Penny, auteure de polars canadienne. J'ai aimé les personnages qui laissent la part belle aux femmes, les thèmes qui jouent sur des dangers bien réels de notre monde, la part de suspense et l'évolution des rapports des uns et des autres. Crédible, haletant et divertissant, tout ce qu'on demande à un bon thriller, à prendre comme tel.

Titre français : État de terreur (Édition prévue mars 2022)
Titre original :  State of Terror
Auteurs : Hillary Rodham Clinton et Louise Penny
Première édition : 2021

vendredi 10 décembre 2021

Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre / Between Shades of Gray de Ruta Sepetys

 
Kaunas/Lituanie, 14 juin 1941, sous la houlette du redoutable NKVD, les forces d'occupation soviétiques lancent une raffle d'épuration, arrêtant sur leur lieu de travail et/ou chez eux des familles entières appartenant à l'intelligentsia locale, intellectuels, universitaires, professeurs, avocats, médecins, journalistes, artistes, bibliothécaires, etc. C'est ainsi que Lina, 15 ans, est cueillie à son domicile avec son petit frère Jonas, 10 ans, et sa mère Élena alors qu'ils sont sans nouvelles du père de la famille, doyen de l'université, pas encore rentré ce soir-là ; ils ont 15 minutes, pas une de plus, pour préparer chacun une valise. Sans ménagement, ils sont conduits vers un dépôt ferroviaire isolé où un train les attend. Entassés dans des fourgons à bestiaux avec des milliers d'autres personnes, ils y resteront enfermés plusieurs semaines dans des conditions épouvantables, en transit vers l'est, assistant à la mort des plus faibles, jetés et abandonnés le long des voies avant d'arriver à leur première destination, un kolkhoze misérable de l'Altaï ... qui paraîtra pourtant paradisiaque après leur transfert quelques mois plus tard à Trofimovsk situé aux confins de la Sibérie, au delà du cercle Arctique. 

Une épopée déshumanisante racontée par Lina, jeune fille à la personnalité bien trempée, une artiste qui canalise ses sentiments au travers de sa créativité en croquant scènes et personnages avec l'espoir de contacter son père Kostas et celui de garder témoignage. Un regard porté sur les autres révèlant leurs forces et leurs faiblesses à travers les épreuves avec toute une galerie de personnages : la jeune accouchée arrachée à l'hôpital alors que le cordon ombilical est à peine coupé, le chauve blessé pessimiste et grincheux, l'ancienne maîtresse d'école, Andrius et sa ravissante mère obligée de se prostituer pour protéger son fils, la petite fille à la poupée, les gardes cruels subissants eux aussi les événements, etc. 
Affamés, vivants dans des abris de fortune sans hygiène ni soins, soumis au chantage et au travail forcé, chacun essaye de survivre comme il peut, souvent avec égoïsme mais aussi avec un peu de lumière au fond du désespoir apportée par ceux qui, comme le magnifique personnage d'Élena, gardent intacte la bonté qui les caractérise, illuminant tous ceux avec lesquels ils sont en contact, débordant d'amour et capable de pardon. Il y a aussi les souvenirs des jours heureux qui s'invitent et permettent de tenir le coup ou l'organisation de moments rituels, Noël ou un anniversaire fêtés avec les moyens du bord.

Un roman très dur à rapprocher, en terme d'expérience, de ceux qui témoignent de la déportation des juifs par les nazis et des goulags sous la période stalinienne mais qui a pourtant le mérite d'éclairer un chapitre historique peu connu, celui de la déportation des populations des pays Baltes. En 1941, c'est un peu plus de 30% de la population de ces trois petits pays qui a été envoyée en Sibérie, des forces vives soumises à des épreuves inimaginables ; ceux qui ont pu revenir, 12 à 15 ans plus tard, l'ont fait dans des pays qui étaient encore sous la chappe soviétique si bien qu'ils n'ont pas pu témoigner et lorsque l'indépendance est enfin arrivée en 1991, le silence était bien installé et très peu l'ont fait. 
 
L'auteur est américaine mais ce sont les origines lituaniennes de son père qui ont servi de déclencheur pour l'élaboration de ce roman percutant qui, je l'espère, ouvrira la voie à d'autres sur ces pays un peu oubliés.
 
 Extraits du texte :
Nous nous trouvions dans un kolkhoze, une ferme agricole collective, et j'étais vouée à cultiver des betteraves. J'avais horreur des betteraves. 

Staline a déclaré au NKVD que les Lituaniens étaient l'ennemi. Le commandant et les autres officiers nous considèrent comme des inférieurs. 
Comprends-tu ? 

En 1991, après cinquante ans d'occupation, les trois pays Baltes ont retrouvé leur indépendance et, avec elle, la paix et la dignité. Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire. (...) Ces trois minuscules nations ont appris au monde qu'il n'est pas de plus puissante arme que l'amour. Quelle que soit la nature de cet amour - qui peut aller jusqu'à pardonner à ses ennemis -, il nous révèle la force miraculeuse de l'esprit humain.

Titre anglais : Between shades of Gray
Titre français : Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre
Auteur : Ruta Sepetys
Première édition : 2011

mardi 7 décembre 2021

Les corps célestes / Celestial Bodies de Jokha Alharthi

 
Au sultanat d'Oman, dans le village d'Awafi, Maya prie et rêve penchée sur sa machine à coudre au jeune homme qu'elle a aperçu un jour et dont elle ne sait qu'une chose, il revient d'Angleterre où il a fait ses études. Mais celui qui la remarque c'est Abdallah, le fils du riche marchand du village ; il la demande en mariage à ses parents Azzane et Salimane qui ne peuvent qu'approuver un tel parti. Abdallah épouse donc Maya qui lui donne une fille qu'elle décide d'appeler Londres, puis deux garçons, Salem et Mohammad... mais pas son amour.
Dans leur entourage, il y a les deux sœurs de Maya, Asma l'intellectuelle et la belle Khawla qui épouseront respectivement Khaled le peintre et Nasser le profiteur ; il y a aussi le père d'Abdallah, Suleyman ainsi que Zarifa, sa mère de substitution, une ancienne esclave devenue servante et maîtresse. Une communauté où tout le monde se connaît, couvrant trois générations, constituée de bien d'autres personnages avec chacun son histoire, ses particularités, ses rêves, ses rancœurs et ses désillusions.

Encore un roman polyphonique mariant une multitude de voix parmi lesquelles celle d'Abdallah, un peu plus centrale et plus récurrente que les autres, son importance soulignée dans la narration par l'emploi du "je" par opposition à la troisième personne utilisée par ailleurs. Une partition permettant à chacun de jouer sa mélodie avec sa sensibilité pour offrir une image vivante de cette petite communauté omanaise en pleine transformation, marquée par le passage d'une société très traditionnelle à la modernité.
 
Des mariages et des naissances, des hommes et des femmes, des activités quotidiennes, des voyages, des sentiments, de la misère et de la richesse, des puissants et des dominés ... Ce roman, c'est la vie tout simplement, avec ses petits accrocs et ses secrets, la chronique d'une société et du temps qui passe. Une jolie fresque à la découverte d'une culture, entrouvrant un voile, attisant curiosité et intérêt pour ce petit sultanat d'Oman.
 
Nota : ce livre est le premier roman traduit de l'arabe en anglais à avoir reçu le prestigieux prix International Man-Booker ; son auteur - à suivre - est professeur de littérature arabe à l'université d'Oman. 
 
Extraits du texte :
Maya considérait que le silence était la chose la plus extraordinaire dont l'être humain soit capable. En se taisant, elle améliorait sa capacité d'écoute des autres, et quand elle en avait assez de leurs propos, elle prêtait l'oreille à son propre moi au milieu du silence. Ne pas dire un mot, c'était s'éviter de se causer du tort en raison de propos mal placés. 

Comme dit le proverbe : "les tuiles viennent de ce que tu sais, mieux vaut ne rien savoir si tu veux la paix." 

Le traité de Sib, conclu en 1920, avait divisé Oman en deux territoires, d'un côté l'Oman de l'intérieur, gouverné par l'imam, de l'autre Mascate et quelques zones littorales ralliées, dirigées par le sultan lui-même soutenu par les Anglais. 

Le mariage était ce certificat qui proclamait son statut de femme à part entière, son permis de passage dans le vaste monde déployé au-delà des limites de la maison. (...) Asma pensait à la maternité, aux habits neufs, aux danses des femmes, au fait qu'elle allait quitter sa maison, mais elle ne pensait nullement à Khaled, celui qui allai devenir son mari...

Titre français : Les corps célestes
Titre anglais : Celestial Bodies
Auteur : Jokha Alharthi
Première édition : 2018

dimanche 5 décembre 2021

La Malédiction des colombes / The Plague of Doves de Louise Erdrich

 
États-Unis - Dakota du nord

Pluto est une petite ville (imaginaire) édifiée aux temps des pionniers de la construction du chemin de fer, située à proximité d'une réserve indienne.
C'est là qu'à la fin des années 1960, Evelina et son frère encore enfants écoutent leur grand-père Mooshum, un vieil homme irrévérencieux et porté sur la bouteille, raconter ses histoires du passé aux versions régulièrement revisitées. Il n'y en a qu'une un peu à part, confiée une seule fois, celle du meurtre de toute une famille de fermiers, survenue 50 ans plus tôt, jamais élucidée mais pour laquelle quatre indiens de la réserve ont été lynchés sans autre forme de procès. Un épisode qui, à des degrés divers et sur plusieurs générations, a touché toute la communauté locale, blanche, indienne et/ou métis. 
 
Avec ce roman chorale dans lequel alternent les voix, les points de vues et les époques couvrant presque un siècle d'histoire, Louise Erdrich nous offre la chronique de ce petit coin perdu de l'Amérique marquée par un drame, avec ses communautés qui cohabitent, s'observent, se méprisent ou se fondent parfois au cœur d'une société rurale qui s'atrophie irrémédiablement. 
S'y côtoient une famille indienne, un juge tribal, un banquier détourneur de fonds passionné de philatélie, un prédicateur illuminé, des prêtres, une femme médecin, des vieilles dames avides de secrets et de confessions qui consignent et publient l'histoire locale dans une gazette, des témoins et/ou des descendants liés à "l'affaire" du meurtre et du lynchage, des honnêtes gens et d'autres pas. Tous ces personnages se révèlent à travers ce que les autres perçoivent d'eux et de leur vécu, il est question d'amour et de haine, de culpabilité et d'innocence, de cupidité, de religion, de racisme, de musique, d'éducation, d'un peu de tout ce qui fait la vie.
 
La construction du roman est déroutante au départ tant il semble partir dans tous les sens mais il faut se laisser guider, chaque chapitre se termine sur un élément qui semble annoncer le passage de relais pour le suivant, et il faut faire confiance au talent de l'auteur qui maîtrise parfaitement son art : chaque chapitre, chaque histoire, chaque secret est comme la touche du peintre qui, petit à petit, vient enrichir la toile pour donner forme à son oeuvre, un tableau qui ne se révèle pleinement qu'une fois achevé. Le livre maintenant refermé, je trouve qu'il est remarquablement composé, tout finit par s'imbriquer et à prendre sens, chaque détail a son importance (les timbres, le violon, etc.) et la dimension humaine de chaque personnage est rendue dans toute sa complexité, jamais tout noir ou tout blanc parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles paraissent et qu'il y en a toujours qui nous échappe si on ne prend pas en compte tous les points de vues. Un livre pour s'en laisser conter, bien écrit, riche et dense sur tous les plan, je suis séduite !
 
Auteur américaine aux origines amérindiennes revendiquées, Louise Erdrich a une bibliographie déjà conséquente mais je la découvre avec ce livre. Nul doute que je m'y intéresserai à nouveau car me voilà piquée !
 
Extraits du texte :
I saw that the loss of their land was lodged inside them forever. This loss would enter me, too. Over time, I came to know that the sorrow was a thing that each of them covered up according to their character - my old uncle through his passionate discipline, my mother through strict kindness and cleanly order. As for my grandfather, he used the patient art of ridicule. 
 
What men call adventures usually consist of the stoical endurance of appealing daily misery.
 
Freedom, I found, is not only in the running but in the heart, the mind, the hands. 

There are ways of being abandoned even when your parents are right there. 

When we are young, the words are scattered all around us. As they are assembled by experience, so also are we, sentence by sentence, until the story takes shape. 

The present was enough, though my work in the cemetery told me every day what happens when you let an unsatisfactory present go on long enough : it becomes your entire history.
I'd already picked my quote : the universe is transformation.
 
Titre français : La malédiction des colombes 
Titre original : The Plague of Doves
Auteur : Louise Erdrich
Première édition : 2008

mercredi 1 décembre 2021

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy

 Il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu'elles existent. (...)
 On ne commente pas les catastrophes naturelles. On les vit. 
 
Dans la salle d'attente d'une clinique, Charlie, 16 ans, patiente avec sa mère pendant l'opération de quatre heures tant désirée par son père, dernière étape d'une transformation qui fera de lui, elle, Alice.    

Des chapitres très courts. Une alternance entre ce qui se passe dans la salle d'attente et le souvenir des deux années précédent l'opération au cours desquelles Charlie a secrètement tenu un journal de la transition de son père. Le champ lexical est largement emprunté à celui des séismes et des sciences, domaine de connivence entre Charlie et son père qui se défient depuis toujours à coup de symboles chimiques à identifier. Une approche finalement très factuelle, basée sur l'observation scientifique largement épurée des aspects psychologiques, parfois terriblement "chirurgicale"; quelques personnages comme la psychologue et/ou Marin(e) permettent d'apporter une touche une peu moins "clinique" à l'histoire mais la froideur de ton ne m'a finalement pas permis de m'attacher aux personnages faisant figure de témoins impuissants, ce qu'ils sont au fond.
 
Le roman n'en reste pas moins très documenté et subtil, presque un témoignage, et on tourne rapidement les pages, bien écrites et agréables à lire. 
Chaque parcours est bien évidemment individuel et par définition différent, tout comme le choix de l'approche littéraire : celle choisie par Julien Dufresne-Lamy ne m'a pas complètement séduite mais elle est pertinente et complémentaire pour enrichir d'autres lectures, comme celle, toute en délicatesse, de Léonor de Recondo qui abordait la même thématique dans Point Cardinal.
 
Du même auteur, voir aussi :

Sur le même sujet, voir aussi :

Titre : Mon père, ma mère, mes tremblements de terre
Auteur : Julien Dufresne-Lamy
Première édition : 2020

vendredi 26 novembre 2021

Près de la mer / By the Sea de Abdulrazak Gurnah

Début des années 1990.
 
À l'aéroport londonien de Gatwick, un vieil homme demande le droit d'asile au moment de son passage à l'immigration. Il voyage avec un passeport au nom de Rajab Shaaban Mahmud, mais son véritable patronyme est Saleh Omar ; comme cela lui a été conseillé, il fait croire qu'il ne parle pas anglais. Dans sa valise, quelques vêtements et une boîte d'encens qui réveille des souvenirs du passé sur la façon dont elle est entrée en sa possession lors d'une transaction avec Hussein, un marchant persan de passage à Zanzibar où il était encore un jeune marchand de meubles prospère.
 
Son dossier est pris en charge par Rachel, jeune avocate qui va chercher un interprète afin de pouvoir communiquer avec lui ; elle prend ainsi contact avec Latif Mahmud, un universitaire parlant le Kiswahili mais son intervention ne sera pas nécessaire parce que le vieil homme fini par révèler qu'il parle couramment l'anglais. Le message laissé sur le répondeur de Latif fait lui aussi renaître des souvenirs de Zanzibar, son enfance, ses parents, le séjour d'un marchand persan, Hussein, dans sa maison, la disparition soudaine de son frère Hasan et son départ sans retour. 

Les mois passent jusqu'à ce que Latif demande à Rachel de rencontrer le vieil homme. Une confrontation est nécessaire pour apaiser les fantômes du passé, combler les trous d'une histoire commune et comprendre comment l'identité du père de Latif a pu être reprise par un autre. 
 
Dans ce roman, le passé est revisité par vagues, par l'un, puis par l'autre, avant que le flux fusionne pour battre de concert. Il y a un regard d'enfant et ce qu'il a compris d'une situation d'une part, et de l'autre une vérité différente, celle d'un homme sans réelle malice qui s'est montré orgueilleux à un moment de sa vie et l'a lourdement payé. Une histoire d'argent, de maison reçue en héritage, de femme volage et d'homme trompé, de commérages, de cupidité, d'amertume, de trahisons, de haine et de vengeance... Une fresque humaine et familiale, marquée par la petitesse et la bassesse alors qu'en arrière-plan se modifie la structure du pays, de l'époque coloniale à l'indépendance et l'histoire moderne. 

Un récit riche et subtil, axé sur des personnages avec leurs joies et leurs faiblesses, dans leur quotidien fait de tous ses petits détails qui le rendent si vivant. L'ancrage dans la réalité historique est par ailleurs passionante, offrant des indices marquants sur les différentes périodes comme les relations commerciales maritimes ancestrales, les conditions bancaires discriminatoires pour l'attribution des prêts selon le groupe d'appartenance- blancs/indiens ou autochtones-, les accords universitaires avec les pays de l'est ou l'expulsion des Omaris après l'indépendance même s'ils étaient assimilés depuis plusieurs générations.
 
C'est son prix Nobel de littérature 2021 qui m'a incitée à ouvrir les livres de Abdulrazak Gurnah mais après Afterlives et cette deuxième lecture, l'auteur m'a convaincue avec ses récits profondément humains et puissamment évocateurs...Une valeur sûre, à suivre ! 
 
 Extraits du texte :
What do you think you'll find here ? (...) I know something about uprooting yourself and going to live somewhere else. I know about the hardship of being alien and poor, because that is what they went through when they came here, and I know the rewards.But my parents are Europeans, they have a right, they're part of the family. Mr Shaaban, look at yourself (...) People like you come pouring in here without any thought of the damage they cause.You don't belong here, you don't value any of the things we value, you haven't paid for them through generations, and we don't want you here.We'll make life hard for you, make you suffer indignities, perhaps even commit violence on you. Mr Shaaban, why do you want to do this ?
 
Years before, the British authorities had been good enough to pick me out of the ruck of native school-boys eager for more of their kind of education, though I don't think we all knew what it was we were eager for. It was learning (...) I think also we secretly admired the British (...) perhaps admired is too uncomplicated a way of describing what I think we felt, for it was closer to conceding to their command over our material lives, conceding in the mind as well as in concrete, succumbing to their blazing self-assurance. In their books I read unflattering accounts of my history, they seemed truer than the stories we told ourselves. I read about the diseases that tormented us, about the future that lay before us, about the world we lived in and our place in it. It was as if they had remade us, and in ways we no longer had any recourse but to accept, so complete and well-fitting was the story they told about us.

They told us about the nobility of resisting tyranny in the classroom and then applied a curfew after sunset, or sent pamphleteers for independence to prison for sedition.

Leaving. I've had years to think about that, leaving and arriving, until the moments acquire a crust and a gnarled disfigurement that gives them a kind of nobility.
 
I was flying for the first time, and I did not want to do something embarassing and childish. I did not think of her, and I did not think what a long shadow that moment would cast over what was to come to my life. I did not think to myself that I should pay attention to everything around me so that later I would remember those last seconds before departure. I did not remind myself to secrete away the images and the sights and the smells of that moment for the sterile years ahead, when memory would strike out of dilence and leave me quivering with helpless sorrow at the way I had parted from my beautiful mother.

Titre français : Près de la mer
Titre anglais : By the Sea
Auteur : Abdulrazak Gurnsh
Première édition : 2001

samedi 20 novembre 2021

Afterlives de Abdulrazak Gurnah

Début du XXè siècle / épilogue au début des années 1960, après l'indépendance. 
Une ville portuaire d'Afrique de l'Est et son arrière-pays ; colonie sous domination allemande puis sous mandat anglais.
 
Il y a d'abord Khalifa, issu d'une famille pauvre, de père indien originaire du Gujarati et de mère africaine. Il travaille comme comptable pour Amur Biashara un commerçant indien qui ne s'encombre pas de scrupules ; celui-ci lui fait d'ailleurs épouser sa nièce Asha après l'avoir déposédée.
 
Il y a ensuite Ilyas qui arrive en ville avec une lettre d'introduction auprès d'un marchand allemand. Il a été enlevé par les schutztruppe (troupes coloniales) quand il était enfant puis éduqué dans une mission allemande. Il devient ami avec Khalifa. Sous son impulsion, il retrouve sa sœur Afiya abandonnée petite dans une famille qui l'exploite, il la fait venir en ville et l'éduque puis l'abandonne de nouveau lorsqu'il s'engage dans l'armée allemande où va son allégeance lorsque la guerre éclate.
En attendant le retour d'Ilyas qui disparaît sans donner de nouvelles, Afiya est recueillie par Khalifa et Asha chez qui elle grandit. 

Enfin, il y a Hamza. Jeune recrue de l'armée allemande. Il dégage une aura particulière et s'attire les faveurs de l'officier du régiment qui le prend sous son aile et noue avec lui une relation un peu étrange lui permettant d'apprendre à parler et à lire l'allemand. Nous voilà plongés dans le quotidien des redoutables schutztruppe et de ses féroces askari, un régiment qui va combattre dans une guerre épouvantable entre puissances impériales qui déportent et reproduisent en Afrique le conflit qui fait rage en Europe (première guerre mondiale) . Dans un acte de vengeance, Hamza sera grièvement blessé, recueilli et soigné par des missionnaires avant de rejoindre la ville portuaire où son destin va croiser celui de Khalifa, Asha et Afiya.
 
Un des ouvrages les plus récents du prix Nobel de littérature 2021. Né à Zanzibar (Tanzanie) mais vivant aujourd'hui en Angleterre où il enseigne la littérature, Abdulrazak Gurnah nous fait découvrir le quotidien des habitants d'une Afrique de l'Est à l'époque coloniale. 
Une histoire en forme de boucle, de la disparition de Ilyas que tout le monde attend jusqu'au dénouement permettant de connaître son sort en fin de livre.
 
Ce roman change par rapport au discours de la littérature occidentale parce qu'il n'adopte pas le regard des puissances dominantes écrivant l'histoire (Allemagne puis Royaume Unis) mais celui de la population locale auprès de laquelle les blancs ne sont que des seconds rôles. Il ne s'agit pas d'un roman anti-colonial pour autant, la question n'est pas vraiment là, mais il oriente les projecteurs sur les individu constituant la trame de la société, en leur donnant forme et humanité, avec leurs imperfections, leurs habitudes, dans leur quotidien. C'est donc la vie qui continue, plus ou moins immuable et indifférente, dans un brassage d'ethnies, de croyances, de cultures, montrant un peuple aux multiples facettes avec sa propre histoire, qui cohabite pacifiquement en marge des affaires coloniales. Et puis il y a toutes ces guerres au service desquelles beaucoup d"indigènes" sont entraînés : les guerres de pacification pour le contrôle des territoires, contre les tribus qui résistent et les guerres entre puissances coloniales elles-mêmes. Les forces vives constituent le gros des troupes, organisées selon un système hiérarchique très efficace, qui ne donne pas le même prestige ou les mêmes privilèges selon l'affectation, entre soldats et porteurs notamment, autant de moyens pour assurer allégeance et contrôle... Mais au final, de la chair à canon dont la vie n'a pas la même valeur que celle des européens qui les contrôlent. 
 
Je me suis attachée à cette galerie de personnages plus ou moins fatalistes et résilients, entrouvrant avec simplicité la porte de leur quotidien dans cette cité portuaire grouillante d'activité et de vie. La fin arrive un peu comme une verrue, courte et sans trop de détails ; une petite frustration qui pourtant illustre bien le peu de cas apporté par les puissances coloniales aux colonisés.  
J'ai aimé toutes ces voix qui me donnent envie de poursuivre la découverte de cet auteur comptant une dizaine de romans à son actif - trois seulement traduits de l'anglais en français (mais on peut sans doute espérer d'autres traductions à l'avenir du fait de son prix Nobel).

Tirés du texte :
That was how that part of the world was at the time. Every bit of it belonged to Europeans, at least on a map: British East Africa, Deutsch-Ostafrica. Africa Oriental Portuguese, Congo Belge.
 
They did not know that they were to spend years figthing across swamps and mountains and forests and grasslands, in heavy rain and drought, slaughtering and being slaughtered by armies of people they knew nothing about : Punjabis and Sikhs, Fantis and Akans and Hausas and Yorubas, Kongo and Luba, all mercenaries who fought the European's war for them, the German's shutztruppe, the British with their King's African Rifles and the Royal West African Frontier Force and their Indian troops, the Belgian with their Force Publique. 

The askari left the land devastated, its people starving and dying in the hundreds of thousands, while they struggled on in their blind and murderous embrace of a cause whose origins they did not know and whose ambition were vain and ultimately intended for their domination. (...) Later these events would be turned into stories of absurd and nonchalant heroics, a sideshow to the great tragedies in Europe, but for those who lived through it, this was a time when their land was soaked in blood and littered with corpses.
 
The German civilians were treated with the courtesies befitting citizens of an enlightened combattant nation and were taken away to Rhodesia or British East Africa or Blantyre in Nyasaland where they could be interned by other Europeans until the end of hostilities. It would not do to have Europeans watched over and restrained by unsupervised Africans. The local Africans, who were neither citizens nor members of a nation nor enlightened, and who were in the path of the belligerents, were ignored or robbed and, when necessity required, forcibly recruited into the carrier corps.

We lied and killed for this empire and then called it our Zivilsierungmission

Some of the stories in the Standard provided compelling discussion material for the three sages, especially the heated exchanges between settlers who wanted to remove all Africans from Kenya and make it what they called A White Man's Country, and those who wanted to remove all Indians and only allow in Europeans but keep the Africans as labourers and servants, with a sprinkling of some savage pastoralists in a reserve for spectacle. The propositions and their defenders sounded so strange that it was as if the settlers were living on the moon

Titre anglais : Afterlives
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Abdulrazak Gurnah
Première édition :

jeudi 18 novembre 2021

Le dernier enfant de Philippe Besson


Théo est le dernier d'une fratrie de trois et aujourd'hui, il quitte la maison familiale pour s'installer dans un petit studio d'étudiant à une quarantaine de kilomètres de là. Pour Anne-Marie, sa mère, c'est une journée difficile.
 
Un roman facile et rapide à lire, illustrant le "syndrome du nid vide" et l'état dépressif qui peut suivre le départ du dernier enfant, l'impression d'abandon, d'absence, d'ennui et de perte de sens de la vie, la nostalgie du temps qui passe et les interrogations sur celui qu'il va falloir remplir différemment. Avec ce "dernier enfant", Philippe Besson axe son récit sur les sentiments d'une mère au cours de la dernière /première journée avec /sans ce fils, celle du départ de Théo, un dimanche : la matinée est bien remplie avec la préparation des cartons, le déménagement, le trajet en voiture, l'installation et un repas au restaurant avant de se quitter ; le "vide s'installe" l'après-midi quand les parents rentrent seuls dans leur pavillon, inéluctable, abrupte, douloureux.
 
Au fil des pages, des réminiscences et des états d'âmes d'Anne-Marie, c'est toute une vie qui se déroule : la mort de ses parents, la maison en héritage, l'abandon de ses études, son travail chez Leclerc, sa rencontre avec son mari Patrick, leur amour tranquille, l'arrivée des enfants Julien, Laura puis Théo, une grossesse non programmée, et leurs départs, les uns après les autres. C'est la vie d'une mère toute simple, une mère qui travaille et se consacre à sa famille dans une ville de province, une mère qui aurait voulu le rester un peu plus longtemps en gardant encore ce petit dernier auprès d'elle. 
Les sentiments se bousculent et la submergent, les regrets sur ce qui n'a pas été et ne sera plus, le chagrin de la perte, le début d'un deuil. C'est un moment charnière de la vie d'Anne-Marie, celui où le couple se retrouve en tête à tête pour entamer une nouvelle phase à laquelle il n'est pas véritablement préparé, celle du vieillir ensemble, où les parents doivent s'effacer pour redéfinir leurs relations avec leurs enfants, des adultes autonomes, où le cercle amical retrouve une importance qu'il avait perdu.
 
Un texte qui sonne plutôt juste, sobre et efficace, même s'il n'est pas gai-gai et que toutes les mères ne s'y reconnaîtront pas forcément. Le personnage d'Anne-Marie m'a parfois agacé dans sa façon de tout sur-analyser, un peu "too much / trop" mais avec cette madame tout-le-monde en guise d'héroïne, l'auteur montre bien la force du bouleversement et la douleur intime que peut représenter la rupture au moment où le dernier enfant prend son envol.

Titre : Le dernier enfant
Auteur : Philippe Besson
Première édition : 2021

jeudi 4 novembre 2021

The Good Sister de Morgan Jones

 Yesterday she was a child. (...) Now she's a terrorist.
 
Abraham est originaire d'Égypte, copte, et pharmacien à Londres après avoir abandonné la fin de ses études de médecine pour s'occuper de sa femme Ester, malade de longue durée, et de sa Fille Sofia. C'est un homme brisé qui a sombré dans l'alcool et la drogue. Mais lorsque sa fille disparaît, rien ne l'arrête, il est prêt à tout pour la retrouver et la ramener. 

Convertie à l'islam, Sofia s'est enfuie pour rejoindre Raqqa en Syrie et le califat islamique, convaincue qu'il est en lutte pour construire un monde plus juste, en phase avec les commandements du Coran. C'est une jeune fille de 17 ans intelligente, instruite, lumineuse et idéaliste qui trouve du réconfort et du sens dans la religion alors qu'elle a rompu un dialogue devenu impossible avec son père. Elle est prête à faire tout ce qu'on lui demandera car ce seront autant de tests pour mettre sa foi à l'épreuve : mariage, intégration d'une brigade de femmes, enseignante auprès de femmes qu'il faut convertir, etc.
 
Dans un jeu d'alternance narrative, entre la voix du père et celle de la fille, on suit le parcours marqué d'épreuves et de souvenirs de ces deux personnes exposés à tous les dangers, poussés aux pires extrémités sans certitude que la salvation sera au bout du chemin. Un rythme de thriller soutenu, sans répi, avec son lot de noirceur, de violences, de sacrifices, de manipulations, de corruption, de cruauté, d'absurdités, de la frontière turque jusqu'au cœur de la Syrie islamiste ; des personnages déterminés, complexes, torturés, désespérés.

Un roman bien construit et prenant, dont l'authenticité laissera une marque profonde et certainement indélébile au fond de ma mémoire. Elle est inoubliable cette histoire de famille portée par l'amour d'un père pour sa fille, obligé de transcender toutes ses peurs, illuminée aussi par la lumière de celle-ci et sa dévotion à une cause qui l'aveugle et puis en arrière-plan il y a bien sûr le sujet brûlant de la religion et de l'extrêmisme, prétexte et justification à tous les excès.
Brûlant  ! 

Extraits du texte :
 For every soul there is a guardian (The Koran, 86:4)
 
 The West is a house with no foundation and no walls, a paper house, it will blow away and it will burn.
 
You are one of the good ones, and they are the worst. Fuck your idea of good. It is a Western thing, corrupt. There is no "fair" in sharia. Only justice.
 
That was the problem with families now, they had shrunk. (...) When someone died or fell ill others should take their place. But here was this man and this girl, expected to make a family on their own? It was like a piano with two strings. No music could come from it.
 
When I was a girl we didn't know life existed, and maybe that was better. 
A cage is not a cage if you cannot see beyond the bars.
 
The bad people will always hurt the good. But without them how would we have good to do ?
 
Titre original : The Good Sister
Pas (encore) de traduction française
Auteur : Morgan Jones
Première édition : 2018